dimanche 31 janvier 2010

LA MORT HEUREUSE



Un roman abandonné par Camus avant de rédiger "L'étranger" dont le personnage principal se nomme déjà Mersault?
C'est "La mort heureuse" oeuvre inachevée d'une jeunesse éclatante où se lit ce mélange de nihilisme et de passion qui caractérise la pensée de Camus.
On trouve dans ce récit à la prose serrée et au style dense et poétique tous les thèmes en germination de l'oeuvre philosophique et romanesque à venir: la solitude, la pauvreté, le désespoir, la quête du bonheur, la sensualité méditerranéenne, la maladie et la mort précoce, l'errance, la gloire au soleil et la chute.

Camus n'a alors que 23 ans mais est déjà définitivement lui-même: solitaire, fraternel, angoissé, généreux, marginal mais au centre de ce qui importe vraiment.
Camus toujours bien au-dessus de la mêlée.





"Crois-moi, il n'y a pas de grande douleur, pas de grands repentirs, pas de grands souvenirs. Tout s'oublie même les grandes amours. C'est ce qu'il y a de triste et d'exaltant à la fois dans la vie. Il y a seulement une certaine façon de voir les choses et elle surgit de temps en temps. C'est pour cela qu'il est bon quand même d'avoir eu un grand amour,une passion malheureuse dans sa vie. Cela fait du moins un alibi pour les désespoirs sans raison dont nous sommes accablés."


TIPASA

samedi 30 janvier 2010

LA NUIT JUSTE ANTES DE LOS BOSQUES



Comédien remarqué sur la scène underground et le théâtre d'auteur depuis sa prestation brillante dans "El niño argentino" du génial Mauricio Kartum, Mike Amigorena a été propulsé en un an comme vedette branchée et cool grâce à une telenovela super populaire. Son mélange d'arrogance et d'inculture assumée est heureusement compensé par un vrai tempérament d'acteur et un charisme indéniable qu'il cultive à coups de looks androgynes et glam pop qui bousculent assez les clichés du macho argentin. Après avoir occupé la une de tous les magazines people, revenir sur scène dans un "unipersonal" comme on dit ici, version locale de "La nuit juste avant les forêts" de Bernard-Marie Koltes est une gageure qui mérite qu'on s'y attarde.




L'oeuvre est dure, âpre, monologue sans concession sur la solitude, le racôlage et l'angoisse. Dans la salle le public, féminin surtout, est là pour les beaux yeux de Mike et ne s'attend pas à recevoir en plein visage un texte contemporain ( mais plutôt des sms sur les écrans sans cesse clignotants de ses téléphones portables). Pour faire passer la pilule, la mise en scène joue les effets de surprises et les coups de choc: projections lumineuses raffinées, piano dramatique super insistant en musique de fond, cris perçants, bruitages agressifs, histoires de réveiller les midinettes endormies par la logorhée décousue de l'homme seul sur scène.




A-t-on seulement compris que ce mec se tient la nuit aux abords des bois ( et aux abois de tous bords) comme un prostitué, ou qu'il y pratique la drague homosexuelle? Non, la traduction a gommé toute ambigüité sur le texte pourtant sans équivoque (mais certes comme tout bon texte transposable et polysémique) du sombre et flamboyant Koltes. Il n'est pas question de payer sa place dans un théâtre chic pour y voir le fantasme numéro un argentin jouer un rôle interlope qui alimenterait la rumeur rose qui lui colle à la peau et jusqu'au bout de ses ongles ostensiblement vernis...
Amigorena de son côté, soucieux de captiver et de plaire ne peut qu'en faire trop, portant un texte qui le dépasse et que le public ne comprend pas, il court dans sa cage, danse, chante en français, rue dans les brancards et déploie tout son talent pour montrer qu'il est un acteur, un vrai. Mais un tel déploiement d'effets spéciaux et d'histrionisme ne fait qu'alourdir et embarasser la pièce.

Jouer sans micro, ni piano, avec plus de retenue et de nuances, dans une salle plus modeste, avec un public plus averti aurait peut-être été une solution de facilité. En tout cas le talent de l'équipe et de l'acteur aurait été plus vérifiable. Ici, face au public du samedi soir de Corrientes, habitué au stand-up et aux pièces commerciales, le texte tombe à plat.
L'oeuvre ambitieuse qui a voulu se faire plus grosse qu'un boeuf nous gonfle vite. Même le plus chéri et doué des jeunes acteurs n'a pas assez de charme pour conduire où il veut un public paresseux, impatient et qui découvre vite qu'on ne peut pas zapper Koltes comme ça!


vendredi 29 janvier 2010

CINE DE VERANO

Quelques images rafraîchissantes de films pour l'été...

"Les bijoutiers du clair de lune" espagnolade démodée en technicolor pour Bardot plus que pour Vadim









"La piscine" de Jacques Deray pour la beauté d'une époque et de ses vedettes mortes ou fanées.






mercredi 27 janvier 2010

TETRO MAUVAIS

Ce dernier mois, en France, je n'ai lu que des critiques hyper-élogieuses du dernier film de F.F.Coppola, TETRO, tourné à Buenos-Aires l'an dernier. Hélas, je dois avouer que malgré le charme local magnifiquement photographié en noir et blanc et le charisme de certains acteurs, le film m'a paru plat et décevant.
C'est surtout cette vision yankie d'une Argentine for export qui m'a semblé lamentable de la part de Coppola qui a séjourné longtemps dans ce pays et semble y être attaché.



Le scénario repose sur une histoire familiale obscure et chaotique mais sans grande originalité. Les meilleurs acteurs argentins de la nouvelle génération ont été convoqués ( Rodrigo de la Serna, Mike Amigorena, Leticia Bredice, Sofia Gala Castiglione etc..) mais sont réduits à des seconds rôles caricaturaux, entre histrionisme, hystérie et moeurs douteuses.
On y croise une Carmen Maura campant une intello chic style Ocampo absolument ridicule et on atteint les sommets du pathétique quand Suzana Gimenez en personne joue son propre rôle d'intervieweuse ( journaliste de théâtre contemporain, fait plus qu'improbable). Quelle nécessité Mister Coppola de convoquer cette farandula locale? Condescendance, opportunisme ou manque de discernement?


On oubliera que tous ces talents argentins ont été maltraités et mal payés par une production aux méthodes décriées dans la presse locale. On oubliera aussi Vincent Gallo dont la belle gueule antipathique semble être l'unique expression de tout son talent de film en film (sauf celui qu'il a réalisé sur sa petite personne arrogante - The brown bunny- où il nous gratifie d'un autre aspect de son anatomie et en un gros plan dur à avaler...).
La presse est unanime sur le jeune premier au nom imprononçable, qui avec ses faux airs de Brando ou Di Caprio ôte un peu de cette amargura qui nous envahit au sortir du cinéma. Bon, sur ce point, je ne suis pas en désaccord complet.


SARA LA KALI

On rencontre une petite argentine nommée Sarah et elle devient una gitana urbana, une andalouse au bain et la réincarnation de Sara la Kali, la belle sainte gitane des Saintes-Maries de la Mer. Cette servante égyptienne aurait accueilli les trois Maries sur la plage de Camargue et la communauté gitane se serait reconnue en cette étrangère à la peau sombre et aux yeux mystérieux.








mardi 26 janvier 2010

"PLUS PERSONNE OÙ ALLER"


Zola, pour le réalisme minutieux et l'analyse sociale d'une classe opprimée, d'un monde en décadence. Jackson, pour la Louisiane, la négritude comme affirmation de soi et attitude!Voici Zola Jackson, sous la plume de Gilles Leroy, institutrice survivant à l'ouragan Katrina et à la tempête de ses souvenirs.


Habilement construit sur une intrigue qui suit la progression dramatique de la fureur du ciel, le roman avance à la manière d'une tragédie avec les mêmes ressorts: la réclusion, le resserement, l'angoisse, le piège et la recherche désespérée d'un salut.
Sur le plan psychologique, l'obstination trop fière, le remords, le poids des fautes anciennes participent aussi à l'engloutissement du personnage principal, mère courage mais coupable et tardivement repentie qui s'accroche à sa maison, sa chienne, le souvenir d'un fils adoré et disparu qu'elle n'a pas su comprendre.



La chienne Lady, (telle une confidente chez Racine qui pousse au péril sa maîtresse mais sait aussi être une adjuvante in extremis), est la seule présence affective dans la vie de cette veuve noire, la seule oreille à qui parler, comme on s'adresserait à un lecteur lequel avec une fidelité toute aussi canine va suivre à la trace la descente aux enfers de Zola.



C'est la voix de cette femme que nous suivons, restituée avec une authenticité extraordinaire grâce à une foule de détails hyper-réalistes, d'anecdotes savoureuses qui offrent des fragments de vie et des éclats de vécu... grâce aussi à ce style métissé qui mêle les expressions sudistes familières et une vraie poésie de dame amoureuse des mots. On y croit, on l'entend cette sacrée bonne femme parfois insupportable, souvent touchante, on fait corps avec elle dans la panique, le marasme et les larmes.



Gilles Leroy ne crée pas seulement un personnage inoubliable de survivante. Zola Jackson pourrait certes être n'importe quelle sinistrée de catastrophes naturelles en Louisiane, ou en Haïti, victime et révoltée, anéantie but still alive. Zola est plus que cela.
Elle est un écrivain, dans sa solitude et son soliloque, submergée par la crue de la mémoire, les assauts du temps météorologique et chronologique, par la frustration de ne pas avoir pu aimer sans blesser ni souffrir, par la rage de témoigner et de tenir la tête haute hors de l 'eau immonde qui charrie la mort.


dimanche 24 janvier 2010

LES 1000 VIES DE CASANOVAS



Jean-François Casanovas est un artiste de la métamorphose, de ceux qu'on appelle trop hâtivement transformiste , qui après avoir connu la grande époque de l'Alcazar à Paris s'est fixé depuis trente ans à Buenos-Aires dont il colore la nuit de ses shows hallucinants.
Avec "SPLENDOR" qui se joue au Club Maipo il offre la démonstration de son art du travestissement théâtral et de la composition de figures de l'ultra-féminité. Glamour et monstruosité se mêlent dans cet univers du raffinement, de l'étrange qui enrichit la veine burlesque.
Fregoli moderne d'une grande virtuosité dans la pantomime et le glissement de registres, Casanovas ne se contente pas d'un jeu de parodies dans lequel du reste il excelle, mais déploie un éventail bigarré de personnages tragi-comiques, toutes éprises d'idéal et de vanité dérisoires, naviguant entre les paillettes et les ombres cruelles d'une solitude, pour le coup, elle, invariable.



Soutenu par une bande sonre et musicale du meilleur goût ( opéra, standards de jazz ou de soul, chanson réaliste cabaret...) mis en chorégraphie par le merveilleux travail de Oscar Araiz, somptueusement habillé par l'excellente plasticienne Renata Schussheim, le spectacle est un de ces bonheurs nocturnes et scintillants pour mettre au cou d'un samedi soir d'ennui.
J'ai adoré ses créatures chauves et pailletés sorties d'un univers glam-punk,la mise en scène inédite et en français de ce magnifique poème-chanson de Cocteau "La dame de Monte-Carlo", le numéro désopilant de Yma Sumac imitant les oiseaux de la jungle, la caricature cruelle de la escritora argentina intoxiquée de culture française ou cette Gilda dorée jaillissant d'un gorille de peluche!



L'art du masque et du costume est porté à son sommet dans ce spectacle qui fait au-delà de l'humour irrésistible, la part belle à la danse moderne, aux climats mélancoliques et nous glisse un touchant message, en forme de lettre d'amour froissée, sur les mirages du music-hall et de l'existence.

samedi 23 janvier 2010

LE DANDY DE DOLTO

"Solitaire et singulier" c'est ainsi que Françoise Dolto définit le dandy selon la plaquette publiée au Mercure de France et qui propose en couverture une photo de l'argentin COPI ( histoire de me faire un clin d'oeil ?) Il s'agit d'un texte aussi court que remarquable ! Celle-ci se penche sur "cette figure de proue de la modernité" après Brummel, Baudelaire et bien d'autres, pour en dégager de grandes lignes, à contre-courant de l'opinion qui fait du dandy un élégant raffiné et superficiel limité aux éclats esthétiques .




Les citations qui suivent permettront de comprendre combien Dolto souligne l'aspect éthique et transcendental de la posture du ou des dandies. Inventeur de lui-même et épris de singularité, il incarne la figure du solitaire et de l'artiste, du marginal sublime et de l'éxilé volontaire du monde des communs. La dimension tragique du dandy n'échappe pas à Dolto qui voit en lui une figure de saint ou de martyr, une flèche tendue vers un absolu, vers Dieu ou un idéal qu'il essaie d'attendre dans les feux artificiels de l'art, de la pensée ou de l'attitude. La mort, couronnement suprême, apparaît comme une traversée du miroir devant lequel le dandy ne cesse de se dévisager.





Le plus extraordinaire dans ce texte publié dans une revue très mondaine de croisière de luxe sur la demande du peintre performeur Georges Mathieu, c'est le style ciselé, fulgurant dans la formule et ne ratant jamais sa cible que déploie la psychanalyste, qui en bonne lacanienne, entretient avec le langage et sa dimension poétique une relation complice. Dolto s'interroge sur une version féminine du dandisme? par son écriture éblouisssante et sa quête pointue de la vérité, elle s'affirme elle-même comme une figure d'un dandisme inédit et hors genre, à réinventer à chaque instant.





"Attiré, attirant, fait pour séduire, il sent sa tête trop lourde, sa peau trop fine, ses membres étrangers à l'étreinte. "


"Le miroir est pour le dandy le maître intransigeant de ses écarts. "


"Amant de la seule véritable beauté de la forme, il dresse son dard contre la bêtise des larves processionnaires humaines."


"Flèche inexorable au fulgurant tracé, tel est le dandy [...] c'est au coeur même de Dieu qu'il doit atteindre, flèche de désir, c'est au coeur de Dieu qu'il doit ficher son cri."





PRENOM NILDA


J'aime sa voix, ses guitarades, son usage immodéré des instruments folks comme le bandonéon, le violon tzigane, la balalaïka, le banjo... ses mélodies doucereuses et son lyrisme un peu démodé. Je suis séduit par cette allure de musicien voyageur, sa roulotte musicale, et ses exils vers l'Argentine ou la Russie. Hors du temps et en même temps profondémént observateur de nos manières d'aimer ou de désaimer, il me semble une figure rassurante de ce qu'on imagine être un chanteur poétique et populaire. Sa voix est absolument troublante et unique et les graves éraillés qu'elle a gagnés avec les ans lui donnent une texture encore plus intéressante. Elle s'est mariée à un très beau duo avec Mercedes Sosa dans le titre "Mon amour" ( video-clip sirupeux avec un Julio Bocca dispensable).

http://www.youtube.com/watch?v=KyoGd2qeo7w

Son dernier album "Le baiser sous le lila"s'inscrit dans la ligne musicale et thématique à laquelle il nous a habitué. C'est de la variété de très bon goût qui emmène plus loin, qui donne envie de se ballader et de se croire un peu bohème, un peu gitan.

A écouter "Plages de l'Atalantique"

http://www.youtube.com/watch?v=wzB91Lp8q7c

mercredi 20 janvier 2010

LE PETIT PHILOSOPHE



Stéphane Jougla signe là son troisième roman. Bref, dense, intense.
Le narrateur Louis est un enfant basculant dans l'adolescence et les troubles qui l'accompagnent. C'est sur le jeune préténdant de sa maman que s'éveille l'érotisme du petit Louis, observant la métamorphose de ses sens et des ses affects avec une grande tranquilité d'âme.
Depuis Platon on sait combien l'éros est une composante déterminante et même le fondement de la démarche du philosophe. "Celui qui aime la sagesse" en aime aussi les revers, les détours et les contradictions.



Avec un style aussi dépouillé que poétique, Jougla réussit à saisir les ambigüités de l'état amoureux chez l'enfant, car les enfants aiment aussi, passionnément et confusément, avec une sensualité aveugle et étourdie à laquelle ils s'abandonnent tout entiers. Une belle découverte que ce roman: on y baigne dans une intimité totale avec le narrateur, c'est un petit miracle littéraire.





" Donc c'était bien le mot intimité, uni au mot ami du latin amare, qui décrivait le mieux ce que je ressentais en marchant avec Denis dans la rue. C'était la première fois que j'éprouvais un tel sentiment."


Les magnifiques photographies illustrant cet article sont de l'américaine Sally Mann. Elles me semblent coller parfaitement à la démarche littéraire de Stéphane Jougla. Elle a réalisé ce travail avec ses propres enfants comme modèles spontanés, à la campagne, révélant la beauté et l'harmonie de son intimité familiale avec la pudeur et la poésie qu'on attend d'une artiste quand on touche à ce domaine si délicat de l'enfance.

mardi 12 janvier 2010

LE FESTIF ET LE SACRE

On reste en Espagne avec les fascinantes images de Cristina Garcia Rodero, première photographe espagnole à travailler pour la prestigieuse agence Magnum. Dans l'Espagne occulte, l'Haïti du vaudou, les bouts du monde indien ou mexicain, elles recueille des visions tragiques et sensuelles, d'une grande douceur même dans la cruauté.