mercredi 29 juin 2011

SANGLOTS



SANGLOTS de Guillaume Apollinaire


Notre amour est réglé par les calmes étoiles
Or nous savons qu'en nous beaucoup d'hommes respirent
Qui vinrent de très loin et sont un sous nos fronts


C'est la chanson des rêveurs
Qui s'étaient arraché le coeur
Et le portaient dans la main droite
Souviens-t'en cher orgueil de tous ces souvenirs

Des marins qui chantaient comme des conquérants
Des gouffres de Thulé, des tendres cieux d'Ophir
Des malades maudits, de ceux qui fuient leur ombre
Et du retour joyeux des heureux émigrants.

De ce coeur il coulait du sang
Et le rêveur allait pensant
À sa blessure délicate
Tu ne briseras pas la chaîne de ces causes
Et douloureuse et nous disait
Qui sont les effets d'autres causes


Mon pauvre coeur, mon coeur brisé
Pareil au coeur de tous les hommes
Voici nos mains que la vie fit esclaves
Est mort d'amour ou c'est tout comme
Est mort d'amour et le voici


Ainsi vont toutes choses
Arrachez donc le vôtre aussi
Et rien ne sera libre jusqu'à la fin des temps
Laissons tout aux morts
Et cachons nos sanglots



Illustrations:


1)Sargent details of moutains streams
2) Orpheus’ Sorrow - Pascal Adolphe Jean Dagnan-Bouveret

dimanche 26 juin 2011

CONTRE L'ENNUI: L'ECLECTISME!


JOAQUIN SOROLLA y BATISTA from MELANGE d'Arrakis

Dans un désert d'ennui hivernal et existentiel, il faut savoir trouver des oasis. Quelques mirages et divertissements comme dirait le vieux cher Blaise Pascal. Alors dans un désordre de brocante où l'on trouve le pire et le meilleur, voici l'inventaire de mes sorties, lectures, visions de la semaine.
"TRAS EL CRISTAL" Agustín Villaronga, un film terriblement sordide et sombre où se mêlent l'histoire d'un nazi tortureur d'enfants et d'un ange infirmier au beau visage pasolinien.









Un concert que j'ai fui au bout de 30 minutes, celui de Mademoiselle K au look de punk inoffensive et à la voix inaudible.





Les plaisirs d'un défilé de mode alternative de la marque BAMBOLEIRO avec des mannequins masculins que j'ai eu pour certains l'avantage de photographier.( et qui n'ont qu'à bien se tenir pour d'autres découverts à cette occasion!)



Grand moment de poésie théâtrale avec "Voyageurs immobiles" du théâtre d'objets et de marionnettes de Philippe GENTY présent avec le théâtre du Rond-Point à Buenos-Aires. Magnifique travail d'invention, de jeu avec les éléménts les plus simples, papier kraft et plastique et de direction de troupe. Un vrai voyage comme rarement le théâtre en permet.




Autre travail d'acteurs exceptionnel, celui de Joaquin Furriel et Rodrigo de la Serna dans "Lluvia constante", pièce de Broadway entre "Starsky et Hutch" et drame shakespearien version light! Grand succès public et critique de la saison à Buenos-Aires.






Chaque année Alfredo Arias vient présenter un travail, pièce achevée ou théâtre lu avec la crème des comédiens locaux. Son choix s'est porté sur le récit de Marie Darieussecq "Truisme" devenu par les hasards de la traduction "Chanchada/ Cochonnerie" et par les limites de la production une lecture jouée. Cette fable constituée de longs monologues-récits en dit long sur la répresentation ordinairement dégradée et l'animalisation du corps féminin dans une société " dépourvue de pitié". Toutes les cochonneries une fois permises, la satire devient féroce et le malaise nous fait naviguer entre le rire, le dégoût et la réflexion critique. Comme dirait un ami proche à qui j'ai fait subir la représentation (qui moi m'a emballé!): " Est-ce de l'art ou du cochon?"...

lundi 20 juin 2011

DESENCHANTEES

Sur un thème de réflexion majeure, les chanteuses des années 90, je me posais cette question capitale: comment expliquer la décadence des ces jeunes artistes de variété, un temps si séduisantes et personnelles, en produits avariés de la pop française?




Evidemment Jeanne Mas, idole s'il en fut dès les eighties, s'impose comme paradigme de la chanteuse frappée par le syndrome de la ringardise et de la chute précipitée dans le mauvais goût. Loin de la jeune Antigone punk de " Toute première fois" elle s'est muée d'abord en rockeuse de pacotille puis en techno- pompeuse de discothèque de province, blonde de surcroît, alors que tout son génie consistait dans cette coupe en brosse brune rehaussée par les claviers mélodieux du divin Musumara. S'il ne fallait garder qu'un titre qui fut la quintessence de cette vedette FM, ce serait le dernier de son premier LP "Suspens", une mélodie envoûtante et mélancolique qui sonne le glas d'ailleurs de l'inspiration musicale de la MAS.





De Mas à Patricia Kaas il n'y a qu'un pas, un faux pas sans doute. La mademoiselle maladroite de Forbach, à la jolie voix rauque, un temps emprisonnée dans l'héritage d'une Piaf pseudo-jazz ou bluesy, avait eu le coup de grâce de quelques titres très efficaces avec Goldmann " Il me dit que je suis belle" ou le très réussi "Je voudrais la connaître" où sa voix se calmait enfin un peu pour choisir les murmures et les râles plutôt que les coups de gueule version Johnny au féminin. Hélas depuis quelques années, une équipe de prod s'est mis en tête de faire de la Patricia une nouvelle Dietrich hyper-sophistiquée et mystérieuse, sexy et glamoureuse. Plus erreur que femme fatale, la Kaas est mal à l'aise dans ce rôle artificiel de gloire rétro-chic et son dernier opus Kaabaret est d'un ennui complet. Kaas aurait dû choisir la sincérité et les mélodies dépouillées de femme de son temps, elle est une chanteuse pour femmes de la rue, pas une égérie pour bobos nostalgiques.





Mylène Farmer est elle l'exemple consternant du ressassement régressif pour adolescents tourmentés de 50 ans. Aucune évolution dans ses albums depuis Innamoramento, et encore on accorde à cet opus un ultime crédit pour sa dimension crépusculaire. Son culte du mystère façon Garboland est surtout un rideau de fumée pour cacher le vide de sa conversation dans les interviews. Cette jeune fille irrésistiblement androgyne qui chantonnait "Cendres de lune" sur des synthés étourdissants est devenue une égérie figée dans le botox et le décorum gothico-kistch. Au lieu d'aller vers un minimalisme élégant et un travail sur les textes et l'émotion mélodique, elle est devenue un méga-produit saturant pour public infantiloïde, une sorte de Dorothée pour techno-paradeurs attardés.






Je pourrais évoquer aussi d'autres chanteuses à la dérive dont les voix jadis entêtantes se sont entêtées dans des voies sans issue: la caricature de soi, le souci vain de coller à la nouvelle époque, les mauvais conseils de producteurs sans vision... Axelle Red qui s'est prise un temps pour une Aretha Franklin rousse malgré sa voix de midinette enrouée, Zazie qui répète les mêmes phrasés dans lesquels les limitations de sa voix l'enferment ( je sauve son magnifique "La dolce Vita" chanson spéciale à mon coeur!), Hélène Ségara dont le délicieux" Je vous aime adieu" fut à la fois la phrase inaugurale et le cri de départ du meiller moment d'une carrière, sabordée par les rêves dérisoires d'Orlando de créer sa nouvelle Dalida...



Et d'autres, qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli... Toutes illustrent cette tragédie propre à l'être humain mais plus spécialement et douloureusement visible, je crains, dans le champ/chant féminin : de ne pas savoir évoluer, de s'engluer dans la répétiton d'un modèle qui sut plaire et fonctionner un jour, de se fixer dans son époque de gloire, de croire pérpétuer la fleur de l'âge et du succès, de miser sur l'adhérence d'une personnalité et d'un style à l'air du temps.
L'air du temps n'est qu'une brise furtive et mouvante qui change de direction et nous étiole, nous disperse,nous pulvérise. A travers le destin éphémère et les déceptions que nous inspirent ces ex-chanteuses florissantes, c'est notre propre déclin et notre propre incapacité à suivre harmonieusement les modulations du temps, à improviser avec la vie, volatile comme une chanson d'été, que nous contemplons.




Le poudrier par Erwinn Blumenfeld

dimanche 19 juin 2011

samedi 18 juin 2011

MALEONN


Un artiste né à Shangay MALEONN




des images qui font rêver ou cauchemarder.















ARLETTY VIVANTE
























Arletty par Kisling

vendredi 17 juin 2011

LA COLOMBE POIGNARDEE ET LE JET D'EAU : Apollinaire rencontre Proust

Le célèbre calligramme de Guillaume Apollinaire écrit-dessiné en 1918 est un objet poétique à la polysémie graphique et textuelle fascinante. Un an avant la publication couronnée par le Goncourt du roman de Proust "A l'ombre des jeunes filles en fleurs", on trouve dans ce poème du flâneur des deux rives des préfigurations de motifs proustiens très troublantes.


( Pour mieux lire le calligramme cliquer et l'agrandir)







En effet en 1918, Guillaume le mal-aimé, revenu du front blessé à la tête par un éclat d'obus ne fréquentait plus les cabarets désertés de la bohème moderniste tandis que Marcel, éternel malade et nouveau reclus ne perdait plus que rarement son temps dans les salons mondains ayant survécu au couvre-feu. Tous deux, plongés dans la rêverie angoissée de leur vie intérieure consacraient leur reste d'énergie vitale à traduire la mélancolie de leur sombre époque et à évoquer des temps heureux que la guerre avait définitivement ravagés.





Ces deux colombes poignardées ( cette formule était un des titres préalablement choisis par Proust pour La recherche) entonnaient une lamentation, l'un à travers un dessin de mots à la fois naïf et grave, l'autre à travers une oeuvre-cathédrâle- lamentation sur les amis disparus à la guerre ( Dalize ou Saint-Loup), et sur les " douces figures poignardées, Chères lèvres fleuries" ( Marie Laurencin, Albertine) que jamais plus on ne pourrait baiser.








Cette colombe frappée en plein vol n'est pas sans évoquer non plus le drame aérien d'Alfredo Agostinelli sur le quel Proust pleura comme une fontaine. Le jet d'eau aux multiples retombées évoquent aussi le jet d'eau arthésien, métaphore de la vigueur créative et du jaillissement poétique ( mais aussi de la chute dans le spleen) auquel Proust se réfère souvent, ce jet qui montera d'autant plus haut que sa source est profonde, tels les climax poétiques favorisés par les douleurs les plus souterraines.
"Le jet d'eau" d'Hubert Robert tableau cité par Proust dans "Du côté de Guermantes"



De cette élégie au bord d'une fontaine qui rappelle le lyrisme vieille France de la ballade "A la claire fontaine" qui ne déplaisait pas au petit Marcel, il n'y a qu'un pas vers la dénonciation de la guerre qui ravagea la Somme au Nord ou Combray et la vallée de la Vivonne. La colombe devient Gotha allemand bombardant une tranchée, ( bouche sanglante ou lèvres roses d'une blessure) et les amis s'envolent dans les éclats de terre et d'obus, fontaine de feu. Le pacifisme du poète et du romancier, germanophiles comme tous ceux qui aiment la grande culture allemande, devait prendre le détour du masque et de la plume pour ne pas faire scandale en ces temps de nationalisme belliqueux.


Graciela Iturbide

Conscients de la mission quasi-christique du poète, traducteur et messager des vérités cachées, ils sont tous deux les rédacteurs d'oeuvres cryptées et criblées d'intertextualité. Le calligramme, tout comme La recherche, devient une iconographie aux formes mouvantes comme celle de la lanterne magique, un "instrument d'optique" aux lectures infinies... Oublions la colombe, symbole de paix et des tendresses de Vénus, effaçons le jet d'eau ou l'explosion d'une bombe, et voici qu'apparaît un Saint-Esprit quêtant au-dessus de "l'aube grise" les réminiscences dispersées, parmi des figures de crucifiés, flagellés de Sodome et Gomorrhe, des faubourgs de Londres ou de Zone, dans les jardins de Combray ou du Mont des oliviers, recueillant au fond de quelque paradis d'aubépines ensanglantées les fragments du temps perdu. Alors que sur l'autel du sacrement, un O tombé comme une ostie ou une madeleine évoque le souvenir d'une adoration perpétuelle et d'une résurrection par l'art, hélas interrompue par la mort ( Apollinaire en 1918, Proust en 1922).


GIOTTO


NOTE: Et que dire de ces vers de Baudelaire extraits de "Le jet d'eau" qui est la figure centrale où se joignent et se reconnaissent ses deux fils spirituels que sont Apollinaire et Proust!




Le Jet d'eau


Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!
Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t'a surprise le plaisir.
Dans la cour le jet d'eau qui jase,
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l'extase
Où ce soir m'a plongé l'amour.


La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Phoebé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.


Ainsi ton âme qu'incendie
L'éclair brûlant des voluptés
S'élance, rapide et hardie,
Vers les vastes cieux enchantés.
Puis elle s'épanche, mourante,
En un flot de triste langueur,
Qui par une invisible pente
Descend jusqu'au fond de mon coeur.