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mardi 7 février 2012

TOUS LES HOMMES SONT DES MENTEURS



Avec ce titre Alberto Manguel nous rappelle surtout combien l'art de la fiction déborde du simple talent du narrateur pour contaminer nos existences. Chaque point de vue sur soi ou les autres est soumis à la tyrannie de notre subjectivité et aux tirs croisés des subjectivités voisines ou adverses. Pour démontrer ce règne du mensonge dans nos discours et de la déformation du réel constitutive de notre perception, Manguel donne la parole à différents narrateurs qui chacun à leur manière nous renseignent sur la personnalité mystérieuse du protagoniste absent Bevilacqua.
Argentin, prisonnier politique, exilé, figure littéraire en Espagne.... tous ces clichés sont vite désamorcés par la polyphonie romanesque et plus les voix narratives s'expriment sur ce personnage plus complexe et fallacieuse se révèle la figure de ce dernier. Imposteur, faussaire, inculpé et torturé par erreur, vrai mythomane.... Bevilacqua devient une figure de l'ironie tragique, du malentendu fondamental. Là où Manguel excelle c'est dans ce jeu avec les codes narratifs, la reconstitution fragmentée et labyrinthique du récit de vie qui n'est pas sans rappeler l'ironie de son maître Borges.




C'est finalement à un brillant exercice de style sur l'art du roman et les jeux de miroir de la fiction que nous invite l'écrivain (argentin d'origine israélienne, naturalisé canadien mais vivant en France!). La littérature comme la vie n'est qu'un réseau de signes difficile à démêler, une conjonction de hasards et de nécessités que nous essayons de lire sans jamais parvenir à en résoudre l'énigme.



"Je me dis à présent que la vie de Bevilacqua ne fut qu'une ébauche de vie. En termes littéraires, elle n'est qu'un recueil de fragments, de bribes, d'épisodes inachevés. N'importe lequel d'entre eux aurait fait un bon début pour un grand roman de mille pages, profond et ambitieux. La biographie que je vous raconte, en revanche, est à l'image du personnage, hésitante, indéfinie, inepte. Je vous ai prévenu dès le départ: je ne suis pas la personne indiquée pour vous raconter tout cela."
( mentira!)

vendredi 5 février 2010

LE LIVRE D'IMAGES D'ALBERTO MANGUEL

"Il n'y a que l'invisible qui nous émeuve."
Théodore Jouffroy, Cours d'esthétique


Chaque année amène son nouveau livre d'Alberto Manguel, érudit passionnant qui après s'être penché profondément sur la lecture, les bibliothèques et mille autres thèmes, nous invite à réfléchir sur les images et ce qu'elles donnent à lire. Je dévore avec le décalage temporel de mes voyages en France "Le livre d'images" sorti en septembre 2009

Comment les images racontent, signifient, reflètent-elles des récits ou ficciones comme dirait ce disciple de Borges? Comme toujours Manguel avance non tant comme un spécialiste d'esthétique ou sémiotique mais plutôt en narrateur savant et vagabond qui fragmente sa réflexion et multiplie ses approches autour d'un sujet précis. Ses réferences encyclopédiques et interculturelles époustouflantes se joignent à des anecdotes autobiographiques et à de fortes méditations sur l'art, l'histoire et la vie. Comme toujours c'est une écriture à la fois brillante et simple, de haut niveau théorique mais bien illustrée d'exemples concrets et plus spécialement iconographiques cette fois-ci, le sujet l'imposant.

Je livre ici au hasard et au bonheur de la lecture des extraits des phrases de Manguel ainsi que des images des artistes autour desquels s'articulent les chapitres.

TINA MODOTTI ou l'image-témoin


"En choisissant de faire le portrait détaillé avec amour de cette paire de vieux pieds lassés du monde, Modotti replaçait ( consciemment ou non) son paysan mexicain dans une longue tradition de vaincus et de conquérants voués à la terre, les uns illustres et la plupart ( tel ce paysan) anonyme, tous profondémént humains dans leur attachement à la poussière à laquelle, nous dit-on, nous devons retourner."


L'ALEIJADINHO ou l'image subversion
Magnifique et indispensable analyse de la vie et l'oeuvre de ce sculpteur du baroque brésilien aux oeuvres extraordinaires. Mulâtre dans une sociète coloniale, hideusement détruit et défiguré par une maladie congénitale, "le petit estropié" comme on le nommait en portugais, est un des plus grands artistes du continent américain.




"Peut-être que l'Aleijadinho trouva-t-il dans l'art qui représentait ce Dieu, sa naissance et sa passion, un moyen de célébrer le corps qu'il ne possedait pas tout en exprimant sa colère envers les dieux qui l'avaient fait ce qu'il était [...] et qui se moquaient de cette image divine dans son corps délabré et déformé."



LAVINIA FONTANA ou l'image-connivence





De cette peintre italienne du 16ème siècle, Manguel retient surtout le portrait de Tognina Gonsalvus, l'étrange jeune fille velue qui fascina son époque. C'est l'occasion pour l'auteur de rapprocher deux exemples de marginalité de différent calibre: l'enfant stigmatisée par une anomalie génétique et renvoyée au statut de bête curieuse, et la femme peintre anormale elle-aussi et obsédée par les images et le jugement des autres sur son état et sa production. Laquelle des deux correspond-elle le plus à ces étiquettes facilement collées sur une apparence, une image: l'être asocial, l'originale, la créatrice de visions fantastiques?

Enfin l'étude de Manguel m'a permis de découvrir l'oeuvre de Marianna Gartner, plasticienne américaine contemporaine. Son travail hyper-réaliste et onirique à la fois repose sur des portraits détournés inspirés par de vieilles photographies glânées aux puces, qu'elle transforme en fantasmagories: bébés diables, christs tatoués, fillettes morbides...

je vous renvoie à son site officiel pour mieux apprécier la dimension de celle que Manguel associe à l'image-cauchemar.




http://marianna-gartner.com/2006/girls-with-dead-deer.html

Les chapitres de MANGUEL sur Picasso et Dora Maar, Il Caravaggio et Philoxène entre autres valent aussi le détour, comme dirait l'amateur de labyrinthe qu'il est!

lundi 26 janvier 2009

LA BIBLIOTHEQUE, LA NUIT

La lecture d'un ouvrage de Alberto Manguel est comme la traversée d'un océan d'érudition sur un voilier grisant et léger (pardonnez la métaphore!). Cet argentin naturalisé canadien vivant en France et écrivant en anglais (!) élabore une oeuvre et un travail de recherche critique sur les thèmes du livre, de l'écrit et des langues, de la lecture (indispensable Une histoire de la lecture). A partir d'une réflexion-rêverie sur sa propre bibliothèque installée dans un vieux presbytère, Manguel disserte avec grâce sur les notions d'espace, d'ordre, d'identité et de pouvoir etc en rapport avec ces lieux de la connaissance et de l'imaginaire. On y découvre les récits de construction et anéantissement de prestigieuses bibliothèques ainsi que les combats de bibliothéquaires passionnés, idéalistes, maniaques, fous!
La prose de Manguel, même si elle donne parfois le tournis par sa science quasi universelle et la somme de lectures et voyages qu'elle reflète, est toujours d'un accès agréable, sympathique, complice, marque d'une intelligence délicate et généreuse.


Son oeuvre romanesque est aussi très intéressante et je recommande la lecture de son roman Stevenson sous les palmiers ainsi que de Un amant très vétilleux qui sont chacun à leur manière des fictions virtuoses et des jeux de miroirs littéraires.

Manguel qui fut par ailleurs dans sa jeunesse portègne un "lecteur" de Borges ( il lisait à voix haute des livres à son hôte aveugle) a rédigé un opuscule de souvenirs Chez Borges qui a pour beaucoup facilité mon exploration de l'oeuvre du plus célèbre bibliothéquaire du monde austral!


Cabinet royal de lecture portugaise/ Rio de Janeiro -Brésil