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samedi 29 novembre 2008

LA DESDICHADA


Qui est la Desdichada? L'héroïne d'un cuento du mexicain Carlos Fuentes mettant en scène deux amis étudiants de la bohème des années 3O. L'un d'eux s'éprend d'un mannequin de bois entrevu dans une vitrine, que l'autre récupère et installe dans leur appartement. Un étrange ménage à trois s'installe alors et on ne sait rapidemment plus dans quel ordre circulent les désirs. L'amitié, la littérature ( référence permanente au poème de Nerval El desdichado et à ses contes oniriques et mystiques), la peinture du Mexico interlope et des égarements de la jeunesse constituent l'intérêt de ce récit faisant alterner les voix des deux narrateurs-amis. Tout l'esprit poétisant, surréaliste, transgressif de cette jeunesse à l'abandon se cristallise sur la Desdichada, mannequin- vivant, femme-objet dominatrice, putain de bois, vierge sensuelle et pieta qui finit par symboliser toutes les facettes de l'âme mexicaine. On sent que Fuentes a pris plaisir à restituer les fantasmes et les turpitudes de sa propre jeunesse avec un regard nostalgique sur une époque glorieuse et pittoresquement rendue. Le conte n'en demeure pour autant pas moins subversif et original : il laisse deviner tous les flottements du désir juvénile, confondant le songe et le réél, le féminin et l'androgyne, l'amour et la fixation pathologique. La Desdichada (celle qui ne dit pas ou qui n'est pas dite et par extension la maudite, l'infortunée) est le prétexte à une réflexion sur l'âge lyrique, celui de la jeunesse qui se rêve en poète et se sent maudite elle aussi, celle qui cherche à se dire et à s'écrire dans les livres. "Desdichada fais confiance au poète, laisse-moi te dire, dis en moi, dis par moi, dis pour moi et en échange de ta voix, je te jure fidélité éternelle."



mercredi 12 novembre 2008

NOTRE MOITIE D'ORANGE

Alors que son nom me trotte dans la tête depuis pas mal de temps, alors que je découvre la semaine dernière son visage dans un documentaire où au cours d'une émission télé sous Giscard, il se fait appeler "madame" et "dégénéré" par un psychiatre taré, voici que je tombe sur un livre de poche usagé au fond d'une bibliothèque française d'Argentine portant son nom: Jean-Louis Bory. Auteur goncourtisé pour son premier roman "Mon village à l'heure allemande", professeur de Lettres Classiques à Henri IV, critique de cinéma illustre au "Masque et la Plume", militant de gauche et du FHAR, l'homme fut de tous les plaisirs et de tous les combats. Il fut un des rarissimes visages à porter en pleine lumière son désir d'une moitié d'orange masculine alors que la France franchouillarde se gaussait à "La cage aux folles". Il se suicida, effrayé par la décrépitude et anéanti par "une solitude sans intermittences" avant que Badinter ne dépénalise ce qu'il appelait délicieusement "son idée fixe"! Son ouvrage "Ma moitié d'orange" se lit avec curiosité et plaisir. Il connut un grand succès de librairie lors de l'été 72 qui me vit naître et c'est avec tendresse que je le lis aujourd'hui pour y découvrir les traces laissées par un prédécesseur et voir que mon pied y trouve une pointure adéquate... Certes le tout a un peu vieilli, cet essai en forme de monologue libre a un charme suranné surtout dans ses tournures à l'emporte-pièce et dans cette écriture juteuse, gourmande, farcie d'expressions savoureuses et de jeux avec la syntaxe... mais comme la plume alerte, "pressée" et acérée de Bory touche juste! (juste touchante, justement touché! )

Pour le plaisir un florilège d'oranger:
"Je lance mes livres, à la fois sondes et filets, bien le diable si je ne réussis pas à détecter d'autres comme moi."
"Je n'ai pas cessé de rêver à ma moitié d'orange. Non plus âme soeur. Corps frère alors?"
"Nous sommes les pires ennemis de notre liberté. Pas moi. Jamais connu de vrais drames avec moi-même. Il me manque le sens du pêché. C'est plus qu'une chance: une bénédiction."
"Visage. Lumière. Les deux mots que je préfère. L'essentiel pour moi étant de faire coïncider visage et lumière. La lumière, c'est le monde qui se fait vivant. Regard vivant. Peut-être est-ce cela l'amour?"
"Je n'ai pas peur de vieillir, j'ai peur de vieillir mal. J'ai peur que mon idée fixe se prenne à tout gâter comme le vers dans la pomme. J'ai peur que fouetté par la terreur d'une solitude sans intermittences, mon goût de la complicité ne dégénère en complaisance coupable. J'ai peur que ma vieillesse ne soit laide. D'une laideur interne. Que l'usure causée par l'intensité même de ma quête, jointe au tourment d'un isolement définitif - l'île déserte jusqu'à la fin de mon temps- ne me ronge comme une lèpre."
"L'admirable dans le métier de professeur c'est de faire lever le jour dans des visages : j'appartiens à une famille d'éclaireurs de visages."
"Ecrire c'est l'art de faire boîter. Je voudrais que mes livres soient des échardes."
"Ma petite soeur l'Inquiétude, fontainier de nos songes. C 'est elle mon plus sûr espoir. Et vers l'Autre mon plus court chemin."
"Le bonheur existe: équilibre fragile entre une exigence sans cesse rafraîchie et la sagesse, entre l'inquiétude et l'art de vivre."
"Il m'arrive de penser en pessimiste, j'agis toujours en optimiste. Je fais comme si. J'aime la vie."





JEAN-LOUIS BORY

lundi 27 octobre 2008

SWANN IN LOVE

Revu le film de Schlondorff "Un amour de Swann" que j'avais découvert il y a vingt ans sans avoir lu la "miniature géante" qu'est ce récit digressif incrusté dans La recherche. Evidemment la connaissance de l'oeuvre permet de savourer le film dans ses moindres détails et de voir comment les brillants scénaristes Jean-Claude Carrière et Peter Brook ont cherché non seulement à transcrire cette narration de l' amour malheureux d'un dandy pour une cocotte mais aussi à donner à l'ensemble une dimension véritablement proustienne en enrichissant l'épisode Swann/Odette de subtiles références au reste de l'oeuvre et à la propre existence de Proust. Ainsi Swann qui nous est montré tout au début dans son lit en train d'écrire devient-il dans le film, un double parfait du narrateur-auteur, éternel alité occupé à son manuscrit et méditant sur ses peines de coeur. Le parcours de Swann, snob et paria, qui pourrait être le père spirituel du narrateur, préfigure les amours douloureuses pour Gilberte ou Albertine, que le désir d'exclusivité et la jalousie consécutive rendront impossibles. Jérémy Irons est absolument crédible dans ce rôle avec son élégance anglaise et ses émotions rentrées qui soudain explosent dans ces scènes d'hystérie. Ornella Muti resplendissante en Odette apporte sa présence charnelle hypnotique et un faux air d'ingénue qui convient à la duplicité de la demi-mondaine. De plus elle a vraiment ce charme renaissance de la Zéphora de Botticelli qui a permis à Swann de cristalliser sa passion sur une femme "qui n'était même pas son genre".

En Oriane, Fanny Ardant fascine comme toujours, bien que le personnage eût dû posséder la blondeur et le profil aquilin des Guermantes. Mais sa classe féline et aristocratique et son magnétisme irrésistible lui permettent d'incarner une impeccable duchesse. La scène où Swann lui annonce sa mort prochaine est absolument réussie (bien qu'elle figure je crois dans "Du côté de Guermantes"). Ardant dans sa robe rouge sang y fait preuve de toute la morgue et la cruauté que dégageait cet oiseau de proie.



Mais c'est Alain Delon que l'on attendait en Baron de Charlus, l'inverti chic et arrogant. Une fois passée la bonne surprise d'un Delon poudré et emmoustaché qui évite à peine l'écueil de la folle snob, on est contraint de constater que les talents d'acteur du bel Alain ne lui permettent pas de comprendre son personnage éminent subtil, ni son jeu d'échapper à des tics faciles. Curieux car Delon dans sa jeunesse a dû bien fréquenter ce modèle de séducteur élitiste et raffiné, mais il n'est pas parvenu à s'en souvenir pour traduire toutes les nuances d'une pareille figure mondaine, ni à en suggérer la profondeur cachée sous le scintillement des effets de style.



La grande réusite du film demeure enfin dans la mise en scène des atmosphères Belle Epoque: salon Guermantes, Hôtel Le Ritz, jardin des tuileries, intérieurs somptueux ou rococo, tous nimbés d'une lumière soyeuse et nostalgique qui n'est pas sans évoquer le propre style de Proust, autant soucieux d'un art du détail que d'une harmonie et fluidité générales. L'oeuvre cinématographique relève le défi de traduire un récit où l'analyse psychologique est dominante et réussit à restituer l'esprit de l'auteur, auquel l'hommage rendu pâtit parfois d'un excés d'esthétisme au détriment de l'ironie. Mais il faut reconnaître à la fin que c'est vraiment un amour de film et que l'on prend un bain proustien avec autant de plaisir qu'une madeleine en aurait à se tremper dans une infusion au tilleul.

dimanche 26 octobre 2008

PHOTOGRAPHIES PROUSTIENNES

C’est le hongrois Brassaï, photographe célèbre et proustien passionné, qui dans son essai « Proust et la photographie » a le premier souligné la place prépondérante de cet art dans la vie et l’œuvre de l'écrivain. Comme les tableaux, les photographies font l’objet d’une tradition familiale et Proust n’aura de cesse de les collectionner soigneusement dans des albums qu’il consultait et montrait à tous ses proches avec une insistance parfois pénible. Il avait pour manie d’en réclamer compulsivement à ses amis, d’en échanger et d’en obtenir toujours de nouvelles. En effet posséder la photographie des êtres aimés jouaient chez lui un rôle de substitut à leur absence et de support fétichiste à une adoration contemplative qui seule calmait ses angoisses. Voir des êtres de rêves, empêcher les autres de les regarder, admirer jusqu’à l’extase… tout cela devient possible grâce au papier photographique qui capture les belles et en fait de sublimes prisonnières. Il est d’ailleurs amusant de constater à quel point le vocabulaire de la photographie correspond aux grandes obsessions de l’auteur : chambre noire où l’on attend le baiser de maman et où l’œuvre s’écrit, instantanés des émotions et des êtres que l’on cherche à capturer, révélation du sens caché des choses par le biais de la mémoire involontaire que l’écrivain cherche à fixer dans ses métaphores, comme le photographe le fait avec ses images. Proust compare du reste son ouvrage à une espèce « d’instrument optique offert au lecteur afin de lui permettre de discerner, ce que sans le livre, il n’aurait peut-être pas vu par lui-même».


Brassaï analyse avec soin les occurrences du thème photographique dans La recherche et en arrive à la conclusion que la plupart des grands moments dramatiques de la narration, tournent autour d’une photographie. Celle-ci catalyse la passion amoureuse comme c’est le cas pour les portraits de Gilberte, la duchesse de Guermantes ou Albertine, portraits que le narrateur brûle de posséder car ils immortalisent des êtres de rêves et alimentent son érotomanie mieux que les modèles vivants. Cette relation de fétichisme avec le support photographique trouve son sommet dans l’œuvre, avec la fameuse scène de Montjouvain qui révèle à quel point le sadisme et le voyeurisme sont des thèmes centraux de l’œuvre. Il est question dans cette scène située dans la première partie de l’œuvre « Du côté de chez Swann », de la fille du musicien Vinteuil qui reçoit chez elle sa maîtresse et s’adonne avec celle-ci à un jeu érotique. Pour atteindre l’extase, le rituel consiste à faire que sa compagne crache sur la photographie du père décédé, savamment disposée prés du sofa où elles s’ébattent. Scène indécente et terrible que le narrateur enfant observe par hasard et en cachette, devant la fenêtre de la chambre des filles, dans une position de voyeur absolu.
Cette pratique de voyeur sera ensuite une constante dans le récit : le narrateur observe, scrute, espionne avec indiscrétion et compulsion ses semblables qui sans le savoir prennent la pose devant lui pour l’éternité. Du voyeurisme à l’exhibitionnisme, le pas est vite franchi. Dans sa biographie sur Proust, Georges Painter raconte que celui-ci adorait exhiber à ses fréquentations les photographies de ses amies parmi les grandes dames parisiennes ou bien des membres de sa famille, et particulièrement parmi ses fréquentations, aux garçons du bordel pour homme d’Albert Cuzay ( le Jupien de La recherche) lesquels commentaient les photographies des êtres chers par des commentaires vulgaires et dégradants, répétant ainsi la scène de profanation de Montjouvain.

Sans descendre plus bas dans les chambres noires des turpitudes de l’écrivain, revenons pour conclure à Brassaï qui le décrit quant à lui comme une espèce de « photographe mental cherchant à rendre visible l’image latente de toute sa vie dans cette photographie gigantesque que constitue son œuvre.» (photos de Brassaï sauf le portrait de Proust)

mardi 21 octobre 2008

IMPRESSIONS PROUSTIENNES

J’entame ici une escapade dans l’univers de Marcel Proust et les peintres qui l’ont inspiré et dont on trouve la trace autant dans sa vie que dans La recherche. Plus de 250 peintres sont cités dans l’ouvrage ! Jamais romancier n’avait assigné pareille importance à l’univers pictural au point de faire de ce roman autobiographique, un véritable document de critique d’art. Vermeer, Rembrandt, pour les flamands, Giotto, Carpaccio, Botticelli pour les italiens, les références parsèment la narration et donnent lieu à de longues digressions admirables qui ont permis aux contemporains de Proust de repenser leurs références à une époque où l’expressionnisme puis le cubisme viennent tout bousculer. En homme de la fin du siècle cultivant une passion pour les cathédrales romanes ou les aspects byzantins de Venise, l’avant-gardisme pour Proust se limitera à défendre les audaces des post-impressionnistes dont on aime à répéter parfois qu’il en est la traduction littéraire.
Mais au delà du plaisir de la citation propre à un amateur très éclairé, les abondantes références aux maîtres de la peinture classique occupent dans l’œuvre un rôle essentiel par le jeu de miroir qu’elles créent entre les époques. L’art n’est qu’un prisme, permettant de voir et de comprendre mieux ce qui relie le passé au présent, ce qui dans la contingence des évènements continus révèle l’éternité. Les chefs-d’œuvre du passé se superposent ainsi aux scènes de la vie quotidiennes pour en révéler le caractère esthétique et la dimension universelle tout en intervenant aussi comme des agents dramatiques dans l’intrigue.
C’est ainsi que le dandy Charles Swann s‘éprend furieusement d’Odette une courtisane triviale « qui n’était même pas son genre » car il est soudain frappé par sa ressemblance avec la Zéphora peinte par Botticelli. La sensibilité artistique surprise par un déjà-vu, suscite une fixation érotique, et alimente une passion jalouse et dévorante qui s’achèvera une fois le trompe-l’œil
dissipé et les mirages de l’amour enfuis.


Les êtres mais aussi les lieux participent de cette glorification des images. En effet les principaux territoires où évoluent la narration sont toujours des espaces sublimés par le souvenir ou le rêve et qui se synthétisent dans des visions picturales. A commencer par le mythique village de Combray pour l’enfance avec ses intérieurs en clair-obscur façon Chardin, ses jardins dignes de Monet, ses promenades au bord du fleuve de la Vivonne dont les nymphéas inspirés de Manet offre un « parterre d’eau » où le ciel changeant se reflète, métaphore parfaite de l’écoulement du temps.





Puis vient l’adolescence à Balbec, station balnéaire où sur des horizons maritimes à la manière de Whistler ou des Nabi se détachent les silhouettes de jeunes filles en fleurs. Venise la décadente, la cité la plus peinte entre toutes est à son tour un miroir liquide et confus pour un narrateur parvenu à la maturité. La mort elle-même ne pouvait surprendre l’amateur d’art que devant un tableau, comme c’est le cas pour le personnage de Bergotte, l’écrivain préféré du narrateur, qui meurt à la sortie d’un musée après avoir admiré « Vue de Delft » de Vermeer. Le détail du désormais célèbre « petit pan de mur jaune » au coin de la toile inspire à l’écrivain fictif une admiration et une amertume fatale : « c’est ainsi que j’aurais dû écrire, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleurs, rendre ma phrase précieuse comme ce petit pan de mur jaune. »





La peinture est donc considérée comme l’art majeur que la littérature essaie d’égaler en précision et en transparence. Ce soin que Proust portait au raffinement et à la fluidité soyeuse de ses phrases, ce tact et ce souci du détail dans la transcription des sensations, ces touches infinies pour saisir les nuances d’un sentiment, tout cela a valu à l’auteur le titre d’écrivain impressionniste. Il est vrai que Renoir qui aurait inspiré en partie la figure du personnage d’Elstir, le peintre de La recherche, est une référence incontournable dans l’univers proustien. Comme lui, mais avec des techniques spécifiquement littéraires Proust a cherché à capturer l’instant, à fixer les vibrations lumineuses et les zones d’ombres de l’âme, les oscillations du ciel ou les intermittences du cœur. Mais au delà des images toujours fixes obtenues par les peintres, l’écrivain apporte la dimension fluctuante du récit, la perspective mouvante du temps, le vertige de l’instabilité des choses et des êtres emportés dans une narration fleuve où tout s’anime, se mêle, se confond et se désagrège. C’est peut-être du côté du cinéma qu’il faudrait alors chercher des comparaisons, chez Renoir le fils, cinéaste inspiré qui aurait séduit Proust par son usage poétique et savant des images mobiles, lui qui enfant s’adonnait déjà à des séances de lanternes magiques sur les murs de sa chambre.

dimanche 19 octobre 2008

LA VEUVE DE L'ECRIVAIN ET LE MASSEUR CUBAIN

Voici une anecdote savoureuse que m'a livré un jeune cubain de passage à Buenos-Aires, dont la trajectoire chaotique et romanesque mériterait à elle seule un récit. Au moment où je le rencontre, il vit donc dans la capitale argentine et travaille dans un institut de beauté et soin du corps trés chic du non moins chic quartier de Recoleta, en attendant de reprendre ses études de médecine. On lui annonce la venue d'une cliente habituée, à laquelle il doit pratiquer un de ces massages assistés d'une machinerie subtile qui produirait une action thermo-électrique (?) sensée réduire la graisse ou la cellulite. La cliente en question est la veuve d'un illustre auteur argentin décédé et jouit d'une redoutable réputation de harpie pseudo-littéraire surveillant l'héritage et la mémoire du défunt époux. Le joli cubain la reconnaît aussitôt pour avoir vu de nombreux documentaires sur l'écrivain dans son lycée d'élite de Santa Clara. Cependant par tact professionnel et esprit de malice, il fait mine de ne rien laisser paraître et dissimule l'excitation d'avoir à palper et caresser le même corps de femme que l'écrivain qu'il admire ( si tant est que ce corps fut touché par le si littéraire époux). C'est la noble veuve qui, une fois constaté l'accent typique du nuevo chico, engage la conversation sur la littérature cubaine. Rapidement celui-ci, cultivé et brillant au délà des sciences anatomiques, en vient à la littérature argentine et fait l'éloge de l'écrivain disparu, toujours sans interroger la dame sur ses liens avec celui-ci. "Il y a un poème de lui que j'ai appris en anglais mais je n'en connais pas la version en espagnol" Et le voilà qui sur la demande de la veuve, se met à lui réciter l'opus en question tout en massant vigoureusement les fesses de celle-ci avec l'engin décrit plus haut. A ce stade-là l'anecdocte me semble suffisamment savoureuse. Un exilé cubain de vingt ans, scandant en anglais les vers du poète d'honneur de la ville où il transite tout en administrant un palpé roulé à la veuve égérie... je savoure! Mais voilà que l'héritière imperturbable interrompt la pieuse récitation pour signifier que ce poème est un inédit de Borges qu'elle recherche depuis longtemps! Elle se redresse, cachant avec une serviette sa nudité sexagénaire au cubanito et lui enjoint de consigner sur une feuille les vers que celui-ci a appris par coeur en anglais dans son île communiste, par pure aficion! Le poème sera retranscrit sur un feuille de soins de l'institut grâce à l'impeccable mémoire du joli masseur qui lacha la machine aspirer la cellulite pour une plume plus inspirée. La veuve quitta réjouie sa séance de massage avec le soin de remercier ce garçon providentiel, non pas d'un conséquent pourboire, mais de toute la gratitude littéraire qu'il était en droit d'espérer.
Je tiens ce petit récit de la bouche du cubain lui-même qui travaille aujourd'hui dans un institut dentaire à Miami et prétend revenir le plus tôt possible dans la ville pleine de ferveur, où rodent parmi les ruines circulaires, des tigres albinos et des veuves féroces...







mercredi 15 octobre 2008

LES HOMMES DE LA PAMPA


Il n'est pas question ici de gauchos austères et taciturnes suçotant leur maté au crépuscule face au désert fascinant du campo argentin. Bien au contraire, je voudrais évoquer deux hommes aussi vulnérables dans leur sensibilité et leur chair que puissants dans leur emploi de la parole poétique. Hector Bianciotti tout d'abord, qui avec son roman autobiographique "Ce que la nuit raconte au jour" m'a donné le goût d'aller voir du côté de la pampa et de sentir le "vertige horizontal" dont parle Drieu de la Rochelle. Son parcours admirable depuis une estancia perdue dans l'immensité de la province cordobèse jusqu'aux dorures solennelles de l'Académie française où il siège aujourd'hui, est une démonstration, exceptionnelle, de ce que peuvent le destin, le talent et la volonté d'un homme. Un homme qui s'est confronté à l'incompréhension de sa famille, à la persécution d'un régime traquant les intellectuels et les homosexuels, à l'exil vers une Europe suspicieuse de voir revenir ce fils d'émigrant aux préténtions littéraires dans des langues qui n'étaient pas les siennes et où il va rapidemment se faire un nom illustre comme auteur et critique littéraire de haut vol. Dans son dernier ouvrage "Comme la trace de l'oiseau dans l'air", il évoque son retour vers sa terre natale, en écrivain couronné, et retrouve ses parents et amis avec émotion et une sensation de vertige qui n'est plus due à l'espace mais au passage du temps. C'est ce petit livre que j'emportais avec moi pour ma première traversée de la province de La Pampa, vers Santa Rosa où m'appelait une conférence sur l'autofiction et l'écriture de l'intimité. Parler des derniers sursauts d'un genre hyper-parisien au fin fond de la plaine argentine est en soi un exercice insolite. Un des auteurs traités dans mon exposé, et non des moindres, était Hervé Guibert. Au cours de ses dernières années de vie, Guibert s’est imposé comme un des écrivains de l’impudeur absolue, d’une impudeur sur le plan moral, sentimental mais aussi sur le plan physique et clinique. Atteint du SIDA, il se lança dans une écriture autofictionnelle où rien ne sera occulté des souffrances et traitements médicaux imposés par le mal. Plus de masque narratif, plus de personnage littéraire, seulement un moi écorché vif, ou mieux, immolé, disséqué et exposée, comme pour un sacrifice. « Je disparaîtrai et je n’aurais rien caché ». Avec cette formule testamentaire Guibert allait plus loin que l’autofiction : plus que genre ou pratique littéraire celle-ci devenait acte de survie et une quête de transcendance.



Il manquait une conclusion à mon exposé, me permettant de faire le lien avec Guibert et l'Argentine et de boucler la boucle d'une conférence qui via la pampa m'avait fait galoper par les terres immenses, et souvent déprimantes de l'autofiction. Bianciotti me la livra quelques heures même avant la conférence, de manière providentielle, comme les bons auteurs savent le faire. Celui-ci raconte en effet dans "Comme la trace de l'oiseau dans l'air" comment il connut Guibert avant et pendant sa maladie. Il y brosse un intéressant portrait dans un ouvrage pourtant consacré à son retour en Argentine. Curieux télescopage littéraire au coeur duquel moi-même je me trouvais pris, ravi de voir l'écrivain martyr des années SIDA ( qui ne sont hélas point terminées) traverser l'horizon de cette pampa grâce au compagnonnage du maître Bianciotti.


Au retour, je pris un bus de jour pour Buenos-Aires qui me permis de traverser pendant dix interminables heures cette pampa invariable et éternelle. Une averse bleutée vint balayer le paysage et créer dans les prairies des flaques grandes comme des lacs. Puis un crépuscule radieux déchira les nuages et les flaques devinrent de grands miroirs cernés de zones d'ombre où venaient s'abreuver des vaches noires ruminant comme des spectres. Je songeais à l'enfant Bianciotti rêvant de littérature française au milieu des steppes et au fantôme de Guibert nostalgique de la terre au milieu des limbes. Et la pampa ce soir-là n'était plus qu'un jeu de réflexion entre la terre et le ciel où traînaient les âmes des écrivains enfuis.

jeudi 9 octobre 2008

L'HOMME AUX SANDALETTES DE VENT


Ses livres sont souvent difficiles et à contre-courant des écritures offrant tout de suite ce qu'elles ont à nous dire. Certains pourtant se donnent lumineusement à nous, sont de captivantes invitations au voyage vers l'île de Rodrigo ou Maurice, le Mexique de Diego et Frida quand personne ne s'intéressait à eux en Europe, les déserts où des civilisations perdues prennent le visage d'une jeune fille, Etoile errante, Onitsha. Les trente premières pages de Le chercheur d'or sont probablement parmi les plus belles de la littérature. Jamais je n'avais ressenti à ce point la présence de la mer, du paysage, du climat tropical traduit à fleur de peau ou pour mieux dire à"grain de page". Dernièrement son court récit autobiographique sur son père L'africain, m'a fait retrouver ces moments de partage jubilatoire que la lecture de le Clézio ne m'a pas hélas toujours donné. Mais c'est du fait du lecteur : nous sommes face à un écrivain de cette dimension, les seuls coupables de paresse et d'aveuglement. J'ai eu la chance de le croiser en 2007, de partager même un repas avec lui après une conférence où sa modestie et sa politesse un peu britannique (via le père) m'ont autant impressionné que ses propos clairs et maîtrisés sur l'art du roman ou la défense des cultures et langues minoritaires. Un détail insolite, l'homme sobre et discret, occupé à des rencontres professionnelles, portait en plein hiver des sandalettes de cuir! Il explique dans L'africain que son enfance passée à courir dans la savane avec ses petits amis du Niger, avait libéré ses pieds de l'assujettissement à tout type de chaussure fermée. Il n'aimait aller que pieds nus, au pire en sandalettes. Démonstration au pied de la lettre de la passion de notre tout nouveau prix Nobel pour la nudité, vérité et liberté à laquelle tous les écrivains devraient nous rappeller.

mardi 7 octobre 2008

GATTOPARDO

En ce moment je suis cerné par les tigres, borgésiens ou lampedusiens!La lecture de "Le guépard" de Lampedusa a été le choc romanesque de la saison. Voilà l'unique roman d'un aristocrate épris de littérature qui attend ses dernières années pour écrire son oeuvre et meurt sans l'avoir vu publiée, mais avec l'apaisement de l'artiste qui a accouché de son morceau d'éternité. Le roman ressemble à un des ces grands palais siciliens où l'action se situe, immense, baroque, décadent, pompeux, grave malgré la frénésie sensuelle qui le parcourt. Mysticisme, désenchantement de l'histoire, choc des classes sociales et des corps embrasés... L'écriture y est sauvagement libérée dans tous ses excés de lyrisme flamboyant, d'ironie cruelle, de quête de lucidité finale. Le film de Visconti visionné aprés la lecture semble presque pâle, empesé et trop révérent, à côté de la fulgurances de certaines pages de Lampedusa, comme celle de la visite des pièces inconnues du château par Tancredi et Angelica (Delon et Cardinale dans l'adaptation cinématographique) ou de la mort du vieux félin Salina. Bon je suis sévère et injuste, la seule vision de l' image ci-dessus suffit à élever le film à la hauteur du roman!