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lundi 15 décembre 2008

PERDRE LA TÊTE


Il suffit parfois de lever la tête dans son propre appartement pour découvrir quelque chose d'intéressant. De regarder d'un peu plus prés les objets quotidiens pour s'étonner et voir surgir un univers. En l'occurence il s'agit d'une toile suspendue au-dessus du sofa où je paresse en ce premier lundi de grandes vacances. Depuis que je loue cet appartement meublé et décoré d'oeuvres authentiques, j'avais jeté un oeil intrigué et un peu incommodé sur la toile suivante:


Ces fillettes formant une ronde avec des militaires me donnaient une sensation de malaise. Mais quelque chose me charmait aussi dans les couleurs et la douceur des textures utilisées. Enfin je mets le nez sur la signature et je découvre le nom de G. Herazo. Un clic sur le web me permet d'identifier l'auteure de ce tableau et de bien d'autres, une certaine Gloria Herazo, colombienne et peintre reconnue , primée en son pays et en Espagne particulièrement.


Son style est un choix pictural un peu systématique: couper les têtes comme la reine d'Alice au pays des merveilles et fixer par là notre attention sur les gestes et les postures qui révèlent beaucoup de nos comportements. Herazo parvient ainsi à faire dériver la question de l'identité au-delà du visage et du regard qui font l'essentiel de l'art du portrait.


Le contenu social et politique est trés évident dans ces scènes de groupe et chaque oeuvre en dit long sur les réalités latino-américaines. Comme Botéro a systématisé l'obésité comme principe esthétique, Herazo choisit aussi une "entrée" un peu trop répétitive mais assez efficace pour éduquer notre mirada. Elle réussit à créer des atmosphères et des fictions qui ne sont pas sans rappeler un de mes peintres favoris, Edward Hopper.



Solitude, oppression, intimité et espace public, sont des thématiques que la peintre nous suggère d'explorer. Porter un regard plus curieux sur le quotidien est aussi ce qu'elle a réussi à susciter chez moi et dans ma maison.



Un choix de ses oeuvres à découvrir sur son site:

mardi 2 décembre 2008

FRIDA Y DIEGO, VIDAS COMPARTIDAS

Le centre culturel de la Moneda à Santiago du Chili présente une exposition exceptionnelle sur Frida Kalho et Diego Riviera ( appréciez l'ordre de présentation, madame Frida mérite en effet la première position). C'est la première fois qu'une pareille collection d'oeuvres des deux artistes est organisée en dehors du Mexique, grâce aux célébrations du centenaire de Frida et du cinquantenaire de la mort de Riviera.
Laissons de côté les oeuvres de Diego qui me semblent très marquées par leur époque et les engagements politiques (régionaliste et communiste pour résumer) et voyons tout de suite la section consacrée à Frida. Ses toiles sont désormais familières au grand public qui a eu tant de mal à les regarder en face en raison de leur charge de violence, d'impudeur dans la douleur et les désirs, de cruauté sanguinolente et parfois même de crudité organique. Celle qu'on voulait qualifier de surréaliste ne faisait que peindre sa vision propre du réel, sa perception intense et passionnelle du monde et des phénomènes affectifs, émotionnels et oniriques qui la traversaient.





Le réalisme merveilleux empreigne chacune de ses toiles sans s'imposer à nous comme un choix esthétique ou une pause d'artiste mais plutôt comme un ressenti naturel, une traduction spontanée du réel mexicain intégrant des énérgies du paysage, de la faune et de la flore, des réalités urbaines et de la vie corporelle et psychologique.



L'exposition très bien produite permet de se confronter enfin aux autoportraits si perturbants de Frida, lesquels vous scrutent, vous "défigurent" et vous mettent en contact direct avec la femme. Comme celui-ci avec ses animaux de compagnie, ses avatars, ainsi qu'une poterie indigène. Un des autres intérêts majeurs de cette exposition est de parcourir les vitrines où sont réunis les objets d'artisanat collectionnés par le couple.


On a aussi la surprise de découvrir des tenues traditionnelles du folcklore mexicain dont elle aimait à se parer et dont certaines lui appartenaient. Il semble que les costumes éclatants et raffinés sont sorties des peintures et font circuler des fantômes dans la grande salle. Au même titre que les toiles et dessins de Frida, ils expriment la force et la beauté d'une culture qui va bien au délà de l'exotisme séduisant dans lequel notre regard étranger a souvent voulu les confiner.


Malgré la grande fanfare médiatique et la sanctification de Frida qui font rage depuis une dizaine d'années, il suffit de se retrouver face à une de ses toiles pour retrouver la femme et l'artiste dans l'évidence frappante de son génie. La violence de Frida ne tient pas à ses images trop brutales, trop marquées par le cru et le dramatisme facile. Elle naît surtout de la sincérité et de la naïveté avec lesquelles elle livre ses sensations, ses sentiments. Elles semblent expulser ses oeuvres comme des foetus: elles proviennent d'une profondeur viscérale, elles baignent dans des des humeurs vitales, et conservent une plasticité un peu répulsive, qui finit par s'imposer à nous dans sa beauté hyper-réaliste.




Cette impudeur féroce avec laquelle elle opère la fusion de l'art et de la vie fait d'elle une pionnière des conduites "autofictionnelles" qui animent depuis 30 ans le circuit artistique contemporain, arts visuels, théâtre, danse ou littérature, domaines que Frida Kalho a elle-même su inspirer et nourrir de par son oeuvre ou sa personnalité.


mardi 21 octobre 2008

IMPRESSIONS PROUSTIENNES

J’entame ici une escapade dans l’univers de Marcel Proust et les peintres qui l’ont inspiré et dont on trouve la trace autant dans sa vie que dans La recherche. Plus de 250 peintres sont cités dans l’ouvrage ! Jamais romancier n’avait assigné pareille importance à l’univers pictural au point de faire de ce roman autobiographique, un véritable document de critique d’art. Vermeer, Rembrandt, pour les flamands, Giotto, Carpaccio, Botticelli pour les italiens, les références parsèment la narration et donnent lieu à de longues digressions admirables qui ont permis aux contemporains de Proust de repenser leurs références à une époque où l’expressionnisme puis le cubisme viennent tout bousculer. En homme de la fin du siècle cultivant une passion pour les cathédrales romanes ou les aspects byzantins de Venise, l’avant-gardisme pour Proust se limitera à défendre les audaces des post-impressionnistes dont on aime à répéter parfois qu’il en est la traduction littéraire.
Mais au delà du plaisir de la citation propre à un amateur très éclairé, les abondantes références aux maîtres de la peinture classique occupent dans l’œuvre un rôle essentiel par le jeu de miroir qu’elles créent entre les époques. L’art n’est qu’un prisme, permettant de voir et de comprendre mieux ce qui relie le passé au présent, ce qui dans la contingence des évènements continus révèle l’éternité. Les chefs-d’œuvre du passé se superposent ainsi aux scènes de la vie quotidiennes pour en révéler le caractère esthétique et la dimension universelle tout en intervenant aussi comme des agents dramatiques dans l’intrigue.
C’est ainsi que le dandy Charles Swann s‘éprend furieusement d’Odette une courtisane triviale « qui n’était même pas son genre » car il est soudain frappé par sa ressemblance avec la Zéphora peinte par Botticelli. La sensibilité artistique surprise par un déjà-vu, suscite une fixation érotique, et alimente une passion jalouse et dévorante qui s’achèvera une fois le trompe-l’œil
dissipé et les mirages de l’amour enfuis.


Les êtres mais aussi les lieux participent de cette glorification des images. En effet les principaux territoires où évoluent la narration sont toujours des espaces sublimés par le souvenir ou le rêve et qui se synthétisent dans des visions picturales. A commencer par le mythique village de Combray pour l’enfance avec ses intérieurs en clair-obscur façon Chardin, ses jardins dignes de Monet, ses promenades au bord du fleuve de la Vivonne dont les nymphéas inspirés de Manet offre un « parterre d’eau » où le ciel changeant se reflète, métaphore parfaite de l’écoulement du temps.





Puis vient l’adolescence à Balbec, station balnéaire où sur des horizons maritimes à la manière de Whistler ou des Nabi se détachent les silhouettes de jeunes filles en fleurs. Venise la décadente, la cité la plus peinte entre toutes est à son tour un miroir liquide et confus pour un narrateur parvenu à la maturité. La mort elle-même ne pouvait surprendre l’amateur d’art que devant un tableau, comme c’est le cas pour le personnage de Bergotte, l’écrivain préféré du narrateur, qui meurt à la sortie d’un musée après avoir admiré « Vue de Delft » de Vermeer. Le détail du désormais célèbre « petit pan de mur jaune » au coin de la toile inspire à l’écrivain fictif une admiration et une amertume fatale : « c’est ainsi que j’aurais dû écrire, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleurs, rendre ma phrase précieuse comme ce petit pan de mur jaune. »





La peinture est donc considérée comme l’art majeur que la littérature essaie d’égaler en précision et en transparence. Ce soin que Proust portait au raffinement et à la fluidité soyeuse de ses phrases, ce tact et ce souci du détail dans la transcription des sensations, ces touches infinies pour saisir les nuances d’un sentiment, tout cela a valu à l’auteur le titre d’écrivain impressionniste. Il est vrai que Renoir qui aurait inspiré en partie la figure du personnage d’Elstir, le peintre de La recherche, est une référence incontournable dans l’univers proustien. Comme lui, mais avec des techniques spécifiquement littéraires Proust a cherché à capturer l’instant, à fixer les vibrations lumineuses et les zones d’ombres de l’âme, les oscillations du ciel ou les intermittences du cœur. Mais au delà des images toujours fixes obtenues par les peintres, l’écrivain apporte la dimension fluctuante du récit, la perspective mouvante du temps, le vertige de l’instabilité des choses et des êtres emportés dans une narration fleuve où tout s’anime, se mêle, se confond et se désagrège. C’est peut-être du côté du cinéma qu’il faudrait alors chercher des comparaisons, chez Renoir le fils, cinéaste inspiré qui aurait séduit Proust par son usage poétique et savant des images mobiles, lui qui enfant s’adonnait déjà à des séances de lanternes magiques sur les murs de sa chambre.

lundi 13 octobre 2008

MANOS ANONIMAS

Mon premier contact avec l'oeuvre de Carlos Alonso, peintre argentin né à Mendoza, se fit dans les premiers jours de mon installation à Buenos-Aires il y a trois ans. Une de ses lithographies (voir en haut) appartenant à la série "Manos anonimas" ornait un mur de l'appartement meublé où je m'installais. Au bout de trois jours je décidai de retirer ce cadre de ma vue. Trop dure, trop violente cette image d'un enfant hurlant alors que des agents de la dictature rentrent par effraction dans l'appartement de ses parents pour les ajouter au tribut des 30 000 disparus que comptera l'Argentine sous l'ère des militaires. Pas le genre de décoration qu'on a envie de contempler en prenant chaque matin son petit café. Trois ans plus tard, c'est à dire il y a un mois, j'ai l'occasion au cours d'une visite du Palacio Ferreyra, somptueux centre d'art de Cordoba, de tomber sur l'expo et sous le choc de la série complète dont cette lithographie était extraite. "Manos anonimas" est un ensemble de dessins et peintures où Alonso expose ce moment crucial de l'enlèvement de femmes et d'enfants par les militaires en civils, types patibulaires aux faces de mafiosi qui attrapent, tâtent, torturent les corps arrachés à la douceur du foyer. Certaines illustrations sont vraiment insoutenables de cruauté et crudité ( au sens de la viande crue). Quand on sait que la propre fille d'Alonso, en exil sous la dictature, a elle-même été portée disparue, euphémisme politique, on touche à la douleur d'un père, d'un citoyen, d'un homme. Cette irruption de l'Histoire dans la vie privée, ce viol de l'intime par un élément du collectif est parfaitement rendu par le travail du peintre qui recrée des scènes de rapt et de meurtre avec un hyper-réalisme où prédominent le corps martyrisé, le cri, la convulsion, l'horreur.Tout est cependant stylisé par le trait épuré et les couleurs criardes que le peintre distribue dans un espace qu'il maintient souvent comme inachevé.
Il me semble que cette collection d'art constitue un fragment sanglant de la mémoire de ce pays, principalement présentée à Cordoba où la répression et la persécution furent trés marquées. Dans les rues de la cité on peut trouver aussi "le passage de la mémoire", où des portraits de jeunes disparus sont suspendus le long du mur de la cathédrâle avec des tags accusateurs qui ne sont pas sans rappeler lesdénonciations des horreurs européennes lors de la seconde guerre mondiale. De l'esthétique du martyre d'Alonso, au happening militant de la rue, c'est le même cri de la révolte et du refus de l'oubli qui se fait entendre...un cri que je n'ai pas voulu entendre moi-même en décrochant ce tableau de mon cadre de vie personnel et que j'avais mis au placard... avant qu'il ne retentisse dans un hurlement magnifique, au musée.