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"Subtil et violent" telle est l'oxymore qui donne son titre à l'exposition présentée au Museo de Bellas Artes de Santiago de Chile. Cette formule s'adresse particulièrement bien à l'oeuvre du jeune photographe brésilien Julio Bittencourt, "Numa janela do edificio Prestes Maya" qui comme on dit en castellano, m'a particulièrement "impactado"! Il s'agit d'une installation constituée d'un mur lumineux de 2 mètres sur 2 qui éclaire comme par transparence un montage photographique reproduisant les fenêtres habitées d'un immeuble de squatteurs à São Paolo. (Pour mieux comprendre voir l'illustration plus haut.)




C’est le hongrois Brassaï, photographe célèbre et proustien passionné, qui dans son essai « Proust et la photographie » a le premier souligné la place prépondérante de cet art dans la vie et l’œuvre de l'écrivain. Comme les tableaux, les photographies font l’objet d’une tradition familiale et Proust n’aura de cesse de les collectionner soigneusement dans des albums qu’il consultait et montrait à tous ses proches avec une insistance parfois pénible. Il avait pour manie d’en réclamer compulsivement à ses amis, d’en échanger et d’en obtenir toujours de nouvelles. En effet posséder la photographie des êtres aimés jouaient chez lui un rôle de substitut à leur absence et de support fétichiste à une adoration contemplative qui seule calmait ses angoisses. Voir des êtres de rêves, empêcher les autres de les regarder, admirer jusqu’à l’extase… tout cela devient possible grâce au papier photographique qui capture les belles et en fait de sublimes prisonnières. Il est d’ailleurs amusant de constater à quel point le vocabulaire de la photographie correspond aux grandes obsessions de l’auteur : chambre noire où l’on attend le baiser de maman et où l’œuvre s’écrit, instantanés des émotions et des êtres que l’on cherche à capturer, révélation du sens caché des choses par le biais de la mémoire involontaire que l’écrivain cherche à fixer dans ses métaphores, comme le photographe le fait avec ses images. Proust compare du reste son ouvrage à une espèce « d’instrument optique offert au lecteur afin de lui permettre de discerner, ce que sans le livre, il n’aurait peut-être pas vu par lui-même».
Brassaï analyse avec soin les occurrences du thème photographique dans La recherche et en arrive à la conclusion que la plupart des grands moments dramatiques de la narration, tournent autour d’une photographie. Celle-ci catalyse la passion amoureuse comme c’est le cas pour les portraits de Gilberte, la duchesse de Guermantes ou Albertine, portraits que le narrateur brûle de posséder car ils immortalisent des êtres de rêves et alimentent son érotomanie mieux que les modèles vivants. Cette relation de fétichisme avec le support photographique trouve son sommet dans l’œuvre, avec la fameuse scène de Montjouvain qui révèle à quel point le sadisme et le voyeurisme sont des thèmes centraux de l’œuvre. Il est question dans cette scène située dans la première partie de l’œuvre « Du côté de chez Swann », de la fille du musicien Vinteuil qui reçoit chez elle sa maîtresse et s’adonne avec celle-ci à un jeu érotique. Pour atteindre l’extase, le rituel consiste à faire que sa compagne crache sur la photographie du père décédé, savamment disposée prés du sofa où elles s’ébattent. Scène indécente et terrible que le narrateur enfant observe par hasard et en cachette, devant la fenêtre de la chambre des filles, dans une position de voyeur absolu.
Cette pratique de voyeur sera ensuite une constante dans le récit : le narrateur observe, scrute, espionne avec indiscrétion et compulsion ses semblables qui sans le savoir prennent la pose devant lui pour l’éternité. Du voyeurisme à l’exhibitionnisme, le pas est vite franchi. Dans sa biographie sur Proust, Georges Painter raconte que celui-ci adorait exhiber à ses fréquentations les photographies de ses amies parmi les grandes dames parisiennes ou bien des membres de sa famille, et particulièrement parmi ses fréquentations, aux garçons du bordel pour homme d’Albert Cuzay ( le Jupien de La recherche) lesquels commentaient les photographies des êtres chers par des commentaires vulgaires et dégradants, répétant ainsi la scène de profanation de Montjouvain.


Photographe d'origine colombienne je l'ai découvert à Bogota dans une librairie d'art. Son album Torero propose des portraits de jeunes toreros sud américains qui se sont prêtés au jeu de ce grand photographe de mode lequel a cherché à mettre en relief l'aspect haute-couture de la parure et la posture tauromachiques. Le résultat est spectaculaire: force, sensualité, violence théâtralisée, attitudes hiératiques où féminité brute et virilité raffinée vivent des noces inattendues. Un autre album Sombra décline en noir, blanc, sépia, doré, les vertiges du corps nu, notamment celui de danseurs dans des mises en scènes dépouillées, tantôt funèbres, tantôt incandescentes. Je ne peux dissocier les sombres atmosphères d'Afanador et son érotisme inquiet de ma propre période colombienne avec La virgen de los sicarios, le roman choc de Vallejo, les rues de Medellin et le visage au sourire irrésistible d'un jeune minotaure sentimental.
C'est avec cette formule tirée d'un poème de Frida Kahlo ("pourquoi avoir des pieds si j'ai des yeux pour voler") que la photographe mexicaine Graciela Iturbide présente sa magnifique anthologie et son exposition au centre culturel de Recoleta à BsAS (en Août 2008). Son oeuvre est fascinante! L'animal vivant, mort, endormi, envolé y prédomine souvent, croisant les objets abandonnés, côtoyant l'homme masqué ou révélé dans des paysages désertiques ou le long de pans de mur. Traces de sang, rides, grimaces, blessures, empreintes et sillages troublants, tout est en écorché vif ou à fleur de peau. On songe au réalisme magique et torturé d' Horacio Quiroga, aux fantômes effarés de Juan Rulfo. Il n'est pas une image d'Iturbide qui ne laisse insensible. Son nom d'ailleurs dans ses sonorités si suggestives, résume l'essence de son art: grâce et turpitude, dans un permanent et désespérant aller retour.