samedi 29 novembre 2008

ACTARUS OU L'ART DE LA METAMORPHOSE


Qui n'a jamais connu l'ennui d'une seule peau? Comment supporter la répétition exténuante d'une seule identité, d'un moi monolythique? A cette question la figure d'Actarus dans Goldorak sut m' apporter une réponse avant mes dix ans. Ce personnage originaire d'une autre planète, naufragé sur la terre et tourmenté par un exil galactique, a su néanmoins transcender ses peines dans la révolte contre ses ennemis ancestraux des forces de Vega et l'engagement à sauver la planète bleue. Ce jeune homme mélancolique, retranché dans ses secrets, sa double vie inavouable, marqué par son impossibilité à aimer vraiment Venusia la petite terrienne et protégeant toujours son jeune ami le caractériel et impulsif Alcor, avait tout pour séduire. Taciturne, solitaire, jaillissant d'une cascade ou contemplant un crépuscule depuis la cabine de son robot spatial, il incarne le déraciné et le justicier, "plus fort que les anges de la mort". Un hommage s'imposait donc dans ce blog!






Le moment le plus jouissif dans "Goldorak" était pour moi celui où Actarus appelé par sa mission disparaissait, s'escamotait dans des tuyaux et et corridors secrets ( métaphores évidentes d'un accouchement de lui-même en super héros) pour bondir dans un rayonnement laser le revêtissant de son uniforme de pilote en rouge et noir. Au cri de "Métamorphose" le garçon qui murmurait à l'oreille des chevaux du ranch devenait un conquérant flamboyant et sidéral.
http://www.youtube.com/watch?v=mAfOf3xaZoM&feature=related


L'introversion du jeune homme se muait en gravité et pouvoir de décision, son regard que couvrait dans le générique la fleur de lys, exprimait désormais la résolution la plus inébranlable. L'homme devenait machine de guerre salvatrice et Goldorak n'était que l'extension mécanique et robotique géante du coeur noble d'Actarus.
Aurions-nous au fond de nous ce même pouvoir de métamorphoser nos silences et nos mystères pour en faire des armes de dissuasion massives? Quelle transfiguration nous confèrerait la puissance de croire en nos missions sur cette terre et la volonté d'en finir avec tous les Golgoths enfantés par nos peurs, nos démissions, nos échecs?
Qui saura nous enseigner l'art de la métamorphose comme Actarus en a le secret?








Saint-Rétroviseur (2) les génériques de début et fin de Goldorak

(Mais serait-ce Eric Morena qui chante? O mon bateau??? mais non voyons c'est Enrique! ah ouf!)

http://www.youtube.com/watch?v=UtcUzslVKkc&feature=relatedhttp://www.youtube.com/watch?v=1DYfWoonoPY

LA DESDICHADA


Qui est la Desdichada? L'héroïne d'un cuento du mexicain Carlos Fuentes mettant en scène deux amis étudiants de la bohème des années 3O. L'un d'eux s'éprend d'un mannequin de bois entrevu dans une vitrine, que l'autre récupère et installe dans leur appartement. Un étrange ménage à trois s'installe alors et on ne sait rapidemment plus dans quel ordre circulent les désirs. L'amitié, la littérature ( référence permanente au poème de Nerval El desdichado et à ses contes oniriques et mystiques), la peinture du Mexico interlope et des égarements de la jeunesse constituent l'intérêt de ce récit faisant alterner les voix des deux narrateurs-amis. Tout l'esprit poétisant, surréaliste, transgressif de cette jeunesse à l'abandon se cristallise sur la Desdichada, mannequin- vivant, femme-objet dominatrice, putain de bois, vierge sensuelle et pieta qui finit par symboliser toutes les facettes de l'âme mexicaine. On sent que Fuentes a pris plaisir à restituer les fantasmes et les turpitudes de sa propre jeunesse avec un regard nostalgique sur une époque glorieuse et pittoresquement rendue. Le conte n'en demeure pour autant pas moins subversif et original : il laisse deviner tous les flottements du désir juvénile, confondant le songe et le réél, le féminin et l'androgyne, l'amour et la fixation pathologique. La Desdichada (celle qui ne dit pas ou qui n'est pas dite et par extension la maudite, l'infortunée) est le prétexte à une réflexion sur l'âge lyrique, celui de la jeunesse qui se rêve en poète et se sent maudite elle aussi, celle qui cherche à se dire et à s'écrire dans les livres. "Desdichada fais confiance au poète, laisse-moi te dire, dis en moi, dis par moi, dis pour moi et en échange de ta voix, je te jure fidélité éternelle."



jeudi 27 novembre 2008

GUERRE ET SEDUCTION ( CONTE DE PRINTEMPS)



Deux amies francophones, l'une vivant à Rio de Janeiro, l'autre à Buenos-Aires, sirotent un jus de framboise à la terrasse du Garage, le restaurant du musée de la Mode de Santiago du Chile. Elles viennent d'admirer les robes de Marylin Monroe, les uniformes militaires de Dietrich, la combinaison de satin de Rita Hayworth. Elles parlent d'amour et de désir en picorant leur tartare de crevettes. Derrière leurs larges lunettes teintées, la vie semble un perpétuel défilé de clairs-obscurs, d'ombres moirées, de soies scintillantes et lézardées sur les coutures. Toute leur existence tiendrait dans une vitrine du musée ou dans un poudrier de nacre que l'une d'elles aurait absurdement confié à un aviateur américain. Celui-ci l' aurait emporté au creux de sa jackett en agneau retourné avant de bombarder Hiroshima, mon amour. L'une d'elles, le regard perdu au loin vers les écrans plasma où chantent les madonnes s'interrogent soudain sur le sens de la beauté. Sa question flotte dans l'air comme un parfum ancien qu'on aurait retiré de la vente et dont quelques fanatiques éplorées garderaient la nostalgie éternelle... "Qu'est-ce que la beauté à la surface et dans le fond?" Alors que les glaçons sanguinolents tintinnabulent au fond des verres... son amie hasarde une réponse en forme d'interrogation: "Ne serait-ce pas la contemplation de l'éternel dans le mouvement même du temps?" Sa voisine s'émeut et laisse s'envoler la phrase comme un oiseau de paradis fauve effarouché par la brise. "Il est temps de prendre rendez-vous chez ce coiffeur du Salon BLUE. Ce soir nous descendrons au fond des caves obscures où des gigolos péruviens font éclater des globes entres leurs cuisses nues."

samedi 22 novembre 2008

SAINT-RETROVISEUR

"Aujourd'hui c'est Saint-Rétroviseur, alors bonne fête à tous les rétroviseurs!" C'est avec ces paroles de Groucha de la géniale et absurde série de Topor TELECHAT que j'ouvre un cycle nostalgique sur mes références des années quatre-vingt qui sont probablement les mêmes que celles de tous les trentenaires finissant comme moi. La nostalgie de l'enfance télévisuelle que fut la nôtre se porte bien dans les blogs, et cette tendance m'inquiète un peu et me semble un peu régressive. Mais je m'accorderai ce guilty pleasure de commenter quelques images et signaler l'influence insolite que certaines figures enfantines et pas si innocentes eurent sur la construction de ma petite personnalité et comment elles posèrent des jalons hautement connotés de mes passions et penchants futurs, dont je ne me suis fort heureusement pas encore guéri! Téléchat donc pour ouvrir le bal de la mémoire cathodique et saluez la superbe Lola, autruche potiche du show journalistique qui faisait parler les objets et leur âme, le gluon. Le gluon de Lola était celui du trou où elle enfonçait sa tête super maquillée en criant un "QUOAAAA??" inimitable chaque fois qu'elle empruntait de faux airs scandalisés! Oui le gluon du trou n'a cessé de me tenir compagnie chaque fois que j'imitais Lola l'autruche! Le générique jazzy-bluesy de Téléchat est un défi aux programateurs d'émissions enfantines qui pondent toujours des BO saturées de synthéthiseurs hystériques. Je ne connaissais rien de plus mélancolique avec celui de Watoo watoo.
Un épisode nostalgique de TELECHAT sur un site de référence
http://www.fandesannees80.com/rubriques/emissions_tv/1.html



Puisqu'il est question de Watoo Watoo, je dois déclarer ici que ces sortes d'oiseaux amphibiques qui se multiplient et sauvent les bons zwaas de leur bêtise universelle constiutent un des chefs d'oeuvre de l'art naïf du dessin animé. Leur sifflement aigu modulé sur quelques notes , cri de rappel et d'alerte, est une mélodie de la mémoire imparable qui provoquerait des larmes! Et le générique de fin à la guitare andalouse avec cette huître qui se referme sur l'oiseau envolé au fonds des mers est d'une poésie naïve que seuls se permettaient les créateurs de dessins animés de cette époque et qui finalement nourrissait le jeune public d'un sens de l'esthétique fait d'onirisme et de tendresse.
A suivre sur ce lien un épisode où il est question de musicalité du reste!
http://www.fandesannees80.com/rubriques/wattoo_wattoo/1.html


Pour ce qui est des génériques larmoyants et lyriques je ne connais pas mieux que celui final de Candy. Alors que défilent des images d'une Candy princesse dans des décors baroques et viscontiens avec fleurs envolées, clairs-obscurs au bord des lacs, une chanteuse style Marie Myriam se lamente sur une mélodie japonisante avec des paroles dignes d'une élégie romantique populaire:

"On est moins triste dans la vie
On est moins solitaire
Quand dans son coeur on a trouvé
Un secret pour rêver.
Oublie tous tes petits chagrins
Ils reviendront dés demain
Les rêves sont courts la nuit tombe
Et dans l'ombre quelqu'un t'appelle..."

Rajoutez à cela la tristesse que l'épisode soit fini et vous avez tous les ingrédients d'un début de dépression enfantine, la première de votre vie, bien d'autres suivront sans les paroles consolantes du prince de la colline et de Candy"



Préparez vos mouchoirs, générique promis:
http://www.dailymotion.com/relevance/search/candy%2Bg%25C3%25A9n%25C3%25A9rique/video/x2cy4x_au-pays-de-candy-generique-de-fin_family

Mais assez de pleurnicheries nostalgiques car Candy c'est aussi l'héroïne de la joie de vivre et de la combativité. Espiègle, coquine, mutine, insolente, un peu peste aussi, gaffeuse et spontanée, cette minette et son influence expliquerait mieux qu'un psy toutes nos gamineries, celles-là mêmes que nous réitérons sans scrupules à l'approche des 40 ans. C'est la faute à Candy si nous faisons preuve " d'un peu d'astuce, d'espièglerie!" dans les moments qui réclameraient une maturité plus sérieuse .( je ne peux jamais utiliser le mot espièglerie, sans penser à la blondinette)




Le générique originel et surtout pas celui chanté par Dorothée (cadeau des dieux?)http://www.dailymotion.com/relevance/search/candy%2Bg%25C3%25A9n%25C3%25A9rique/video/xk67_candy-generique

NB: N'y a t-il pas un peu, beaucoup de Carrie Bradshaw dans ce défilé d'images de générique? Candy comme ancêtre de l'héroïne de Sex and the city? Candy/Carrie en tutu, éclaboussée par un bus mais gardant le sourire? Une thèse est à écrire sur le thème! A d'autres!




vendredi 21 novembre 2008

LES VRAIES COULEURS DE CYNDI


Je sors du concert de Cyndi Lauper au Luna Park de Buenos-Aires, impressions à chaud.
Cela doit faire 20 ans que je ne suis pas allé à un concert de rock/pop où l'on danse debout pendant deux heures!Pas de nostalgie! La salle est immonde genre hall de boxing américain avec aucune proximité avec la scène sauf pour les VIP des premiers rangs au centre. Côté show c'est une production plutôt minimaliste, pour ne pas dire pauvre du genre de celle qu'on exporte dans des pays du sud: lumières basiques, aucun écran aucun décor ou effets spéciaux, pas de changements de tenue ni danseurs!! Enfin tant mieux on a pu se dédier entièrement à Cyndi Lauper qui à elle seule fait tout le spectacle et assure le show! Une énergie totale du début à la fin comme à ses débuts avec bains de foule à répétitions, notes criées, courses des deux côtés de la scène!!

Cette petite grande femme a toujours cette personnalité so american girl, avec ce côté middle west un peu cheap, ou chanteuse punkette un peu garce sortant de son mobil home pour faire un barbecue. De plus on retrouve chez elle, l'insolence canaille et brillante d'une Mae West, les yeux fatigués d'une Bette Davis peroxydée, la grâce meurtrie d'une Billie Hollyday blanche dans certains sussurements de sa voix traînante...( Ecoutez son album de reprises de vieux standards du jazz comme At last, les covers sont d'un niveau stupéfiant!).Grâce à cela, on ne voit qu'elle, sa peau diaphane, sa coupe platine, sa longue robe smoking ouverte sur ses bas noirs coupés à la cheville et ses pieds nus pour faire des bonds de folle dingue style "just wanna have fun!". Elle a vraiment cet air de petite peste psychédélique vieillie en mama destroy qui couve son public de gays en quarantaine ( qui font tourner son bizness). Tous ses vieux hits chauffent la salle, on se croirait dans un club soirée revival eigthies, avec les cellulaires qui photographient et filment en permanence.

Bon, mais le plus important de la soiréee et ce qui vaut vraiment le déplacement, c'est la voix de Miss Lauper, une voix reconnaissable entre toutes, dont elle use à merveille et qui a gardé toute sa coloration ( décoloration!), son timbre éraillé et nasillard, sa puissance dans les aigus, sa douceur dans les murmures, une voix impeccablement maîtrisée et qui fait qu'on se demande pourquoi elle s'est tue pendant 15 ans? L'essentiel était ce soir de fêter cette épiphanie et de bring back Cyndi sur le devant de la scène. "True colors" reste un titre emblématique de la lutte pour l'acceptation de soi et des autres. Elle l'a chanté magnifiquement, seule à la fin du concert, avec une sorte de petite harpe celtique et la femme, et l'artiste, a pu vraiment déployer ses ailes colorées like a rainbow...

le clip TRUE COLORS








UN VISAGE OUBLIE

Je me souviens de Pierre Clémenti, cet acteur-réalisateur des années 60 et 70, jeune premier romantique et écorché vif venu battre des ailes dans les lumières des projecteurs d'un cinéma indépendant. (C'est le réceptionniste d'un hôtel de Cordoba croisé lors de mes dernières vacances et qui lui ressemblait étrangément qui a réveillé en moi le souvenir de ce comédien hors normes!) Clémenti eut une carrière en Italie, très prestigieuse, il tourna avec tous les grands dont Pasolini qui en fit le protagoniste de Porcile, un de ses films qui me plaît le moins sur une bizarre histoire d'hommes transformés en cochon à laquelle je n'ai rien compris! Or on voit bien que le Clémenti n'a rien à voir avec le cochon mais plutôt avec un genre de félin à la fois tendre et redoutable, en tout cas irrésistible. La caméra ne s'y est pas trompée!

Son visage de héros romantique m'est d'abord apparu dans Benjamin ou les mémoires d'un puceau, film libertin de Michel Deville qui marqua mon souvenir d'enfant d'une aura de sensualité très 18ème siècle. Plus tard j'appris à subir le charme de cet acteur au magnétisme inquiètant dans Belle du jour de Buñuel en client pervers d'une Deneuve immaculée même dans la prostitution.



Extrait de Belle du jour de Luis Buñuel
http://www.youtube.com/watch?v=XKIIeobc2Cg




Je découvre dernièrement qu'il a son petit rôle dans Le Guépard de Visconti (voir article). Son nom a toujours suscité une curiosité trouble chez moi... Quel était ce Pierrot lunaire et décadent, ce Lorenzaccio moderne frayant avec tous les extrêmes, au bord de la folie, rôdeur de zones troubles, ange de l'underground et enfin poète cinéaste qu'il me reste à découvrir. Je l'ai vu dans très peu d'oeuvres, je ne sais rien de lui, mais il m'intrigue et m'inquiète, ce qui est la qualité majeure attendue d'un artiste en somme.



Je me souviens de Pierre Clémenti, vu sur la scène de l'opéra d'Avignon en 1989, dans la mise en scène que Gérard Gélas fit de "Marat-Sade" de Peter Weir. Il est question des derniers mois de vie du divin Marquis à l'asile de Charenton après la révolution française. Sade y écrit une pièce sur l'assassinat de Marat par Charlotte Cordet et la fait réprésenter par les malades mentaux eux-mêmes, histoire de fous ou folie de l'histoire?

Je revois Pierre Clémenti peu avant sa mort, blafard maigre, nu dans sa baignoire avec un linge blanc noué au-dessus des ses yeux sombres. On disait qu'il avait rendu le travail impossible à la troupe avec ses crises et ses caprices. L'astre était en voie d'extinction, mais comme il avait su briller!



jeudi 20 novembre 2008

JEANNE DE FRANCE


Les grandes amours comme les grandes douleurs sont muettes. Quant il s'agit de Jeanne Moreau il faudrait savoir être maître de son silence car les hommages sont de vains bavardages qui souvent ratent leurs buts. Je me contenterai alors de quelques mots et quelques images permettant de poser quelques jalons à propos de mon attachement à l'actrice, la chanteuse, la femme.

Première émotion avec cette photographie des années soixante récupérée dans un carton de ma tante ( laquelle s'identifie à l'actrice pour son caractère indomptable!)"La célébrité, la publicité, photographiée ou interviewée, mais quel effet cela vous fait?". Cette photo me semble répresenter un certain star system désuet genre studio Harcourt avec ce collier qui brille et ses cheveux laqués. Elle a toujours su nous donner cela aussi ce glamour obligatoire de la vedette de cinéma qui est comme un vernis sur la toile de ses talents de comédienne lesquels cherchent eux par contre à nous donner une idée de la profondeur et du trouble.





Puis c'est à la télé que je la croise à la fin des années 8O quand Henry Chapier la reçoit pour son émission Le Divan où elle fait preuve d'une sincérité et d'une morale libertaire qui me surprennent et me séduisent.Elle est déjà Madame Moreau de la maturité, avec ce visage "détruit" comme dirait son amie Duras, détruit et donc forcément sublime faut-il s'empresser de rajouter! Rides, maquillage et bistouri, rien ne réduit le mystère et le charme de ce visage de sphinx auquel il faut unir cette voix énigmatique de panthère enrouée. Cette coexistence unique d'un visage et d'une voix si extrêmement captivants explique pour beaucoup le charme spécial qui opère quand elle apparaît. Cocteau ne s'était pas trompé qui lui avait confié le rôle de la sphinge dans La machine infernale. Et c'est Fassbinder qui en la transfigurant en cette sorte de mère maquerelle dans Querelle a le mieux exploité ce côté "salope chic sur le retour" qui nous la rend irrésistible (bonjour l'hommage!). Moreau près d'un piano chantant du Oscar Wilde "Each man kills the thing he loves" et mon monde est complet!





A quinze ans je découvre enfin ses talents de chanteuse avec la réédition en CDs de ses nombreux albums. Elle chante Rezvani, Triolet, Norge, extraordinaire poète belge qu'elle divulgue au grand public. Dommage qu'elle n'ait plus voulu chanter après la cinquantaine avec cette voix qu'on lui connaît et qui rayonne comme un crépuscule dans l'envoûtante India song que Duras lui écrivit. C'est un classique certes mais tout ce que cette dame touche se transforme en moment d'anthologie.

http://www.youtube.com/watch?v=w9fLfi9nZmI

Les chansons de Jeanne accompagnent ma vie avec leur légèreté, leurs fêlures, leur poésie naïve et teintée de grâce et d'amertume, leurs rythmes exotiques ou mélancoliques. Ma préférée c'est "Tantôt rouge tantôt bleu". Et aussi "Les ennuis du soleil". Sans oublier " Joana a francesa " de Chico Buarque pour le clin d'oeil perso brésilien. Mais le plus renversant, j'y songe, c'est ce poème de Vinicius de Morais Poema dos olhos da amada qu'elle récite alors que Maria Bethania le chante en portugais. A écouter malgré le kitch floral de la vidéo, les yeux fermés! pour ceux qui ne connaissent pas c'est un cadeau ENORME!

http://www.youtube.com/watch?v=CliOegmOMuc&feature=related






Après Jeanne qui chante je fréquente les ciné clubs et je découvre vraiment l'actrice... et avec elle l'histoire du cinéma. Il suffit de la suivre pour se faire une culture cinématographique de qualité. Malle, Truffaut, Demy, Loosey, Antonioni, Welles, Buñuel... arrêtons la liste à faire pâlir de jalousie les actrices concurrentes. Quelles concurrentes? A suivre quelques affiches sur l'écran noir de mes nuits blanches...





















Et pour le plaisir retrouvons les yeux aimé de la Marie de la Baie des anges, un rôle de platine où en héroïne de Demy elle révèle tout son éclat de cristal brisé et coupant.




Et puis enfin au théâtre je la découvre pour un sortilège dramatique dans une mise en scène de Antoine Vitez au festival d'Avignon de 1989 "La Célestine" de Fernando Rojas. Jeanne en vieille marieuse au visage balafré, sorcière géniale du palais des Papes tissant le fil des amours entre elle et le public. Je ne crois pas pouvoir cueillir dans l'avenir un pareil souvenir de magie théâtrale, d'émotion devant les mystères d'un art qui atteint si difficilement la perfection et devant une de ses prêtresses absolues. Certes j'avais 17 ans et un coeur qui battait à la seule évocation du mot "théâtre". Et la Moreau était le parfait accélérateur atomique de pulsations cardiaques qu'il m'ait été permis d'approcher! Hélas pas d'images de ce souvenir à vous livrer. Fermez les yeux, imaginez... Ou alors songez à ce que dut être cette autre nuit estivale où Jean Vilar la présenta dans cette même cour d'honneur dans Le prince de Hombourg avec Gérard Philippe, pendant masculin parfait.




Enfin il fallait bien un rendez-vous à cet amour silencieux qui se nourrit de salles obscures et de vynils grésillants... Il eut lieu furtivement mais intensément un hiver de 1991 dans une librairie de Montpellier où Jeanne Moreau dédicaçait un CD de textes lus de Yourcenar (autre monstresse!). Je m'y rendis en pèlerin ( à 500 mètres de mon dortoir d'hypokhagneux!) et je m'approchai de la sphinge sexagénaire pour lui déclarer ma passion et repartir avec un regard plongeant sur moi, un remerciement à ma déclaration et un bel autographe! Je confesse avoir guetté le moment de sa sortie, sur la place de la Comédie encore enneigée, c'était la nuit, en face le ciné Gaumont illuminait l'affiche de L'amant dont elle était la narratrice durassienne ( encore elle!) et j'avoue que j'ai suivi la petite dame emmitouflée sur quelques centaines de mètres avant qu'elle ne s'engouffre dans un taxi. Oui, j'étais un adolescent qui suivait clandestinement les vieilles dames qui marchent dans la nuit. Ah comme j'aurais voulu être son Yann Andréa alors!








Aujourd'hui, on rêve de jeanne Moreau comme grand-mère universelle et exclusive! Même si elle déteste ce genre de rôle, celui qu' Ozon osa lui confier dans le magnifique Le temps qu'il reste. On ne sait plus parfois si on rêve d'être à la place de Melvil Poupaud ou celle de Jeanne toutefois... un dilemne que même Corneille n'aurait osé nous soumettre.




En guise de conclusion la promesse d'une autre série sur Jeanne de France et une envie de prendre un bain de jouvence avec elle...