dimanche 18 janvier 2009

A LA SOURCE



LA SORGUE
(extrait)
René Char


Rivière trop tôt partie, d'une traite, sans compagnon,
Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion.


Rivière où l'éclair finit et où commence ma maison,
Qui roule aux marches de l'oubli la rocaille de ma raison.

Rivière en toi est frisson, soleil anxiété.
Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson.


in "La Fontaine narrative" issu de "Fureur et mystère", 1948.

LE DESESPOIR DES SINGES ET AUTRES BAGATELLES

Voilà un titre absolument digne de la mélancolie raffinée de Françoise Hardy que celui qu’elle donne à son autobiographie qui est en tête des ventes en France. Le désespoir des singes, c’est un arbre tropical fragile et épineux auquel nul ne peut grimper, métaphore des hommes de la vie de la chanteuse, insaisissables et inaccessibles. Les bagatelles sont les multiples anecdotes sur la famille, les amours, le milieu musical et artistique que l’éternelle adolescente boudeuse a récolté en plus de quarante de métier. Chacune de ces anecdotes permet de servir des réflexions douces-amères sur la vie, les êtres, les destinées, toutes traversées et soutenues par la morale à la fois fataliste ( théories astrologiques) et sceptique ( libre arbitre de l’artiste face au hasard) que Françoise Hardy en chanteuse « inspirée » au sens le plus transcendantal du terme applique à chaque événement.

Le livre est passionnant pour l’amateur de chansons ! Il retrace en effet les étapes de la carrière d’une artiste compliquée et souvent insatisfaite mais dont l’exigence professionnelle et le grand sens mélodique lui ont permis de créer de vraies perles dans cet univers falsifié du vedettariat.Il est étonnant de voir à quels combats artistiques la jeune Hardy a dû se livrer pour obtenir les arrangements et les mixages rêvés et combien de fois elle a échoué au point de ne plus pouvoir écouter des chansonnettes qu’elle estime gâchées alors qu’elles nous enchantent !

Pour l’aspect autobiographique il y a de quoi satisfaire les amateurs de drames pathétiques, et rebondissements sensationnels. Famille tordue (comme toutes), amours torturées et illusoires ( qui n’en n’a pas connues!), amitiés surprenantes et complexes (comme on les aime…) on trouve de tout chez Françoise et elle sait les analyser et les retourner dans tous les sens avec ironie et tendresse, parfois avec cruauté, parfois avec compassion, mais en gardant toujours ce regard plein de vitalité, cette attitude d’abandon et de non-résistance aux mouvements du temps qui est en fait une sorte de sagesse, de stoïcisme contemporain auquel elle nous invite.



Sur le plan de l’écriture, la lecture de l’ouvrage est aisée et toujours agréable. Une succession dynamique d’informations essentielles et de commentaires bien dilués donne un rythme et une fluidité à l’ensemble, comme dans une bonne chanson! La petite voix de l’interprète se fait bien entendre dans le choix minutieux des mots et le trottinement intelligent et musical des phrases. Je regrette cependant certaines ellipses, voulues au nom du respect de l’intimité, ou des silences (au nom de l’économie de l’œuvre ou de choix narratifs) sur certains aspects de cette existence. Ainsi suis-je toujours curieux d’une analyse plus précise de ce basculement vertigineux de l’anonymat à la gloire qui fut fulgurant pour l’adolescente qui vendit en 6 mois un million de 45 tours.
De même les confidences sur sa relation avec Dutronc ou d’autres, s’arrêtent toujours au bord de l’impudeur là où une Annie Ernaux aurait été creusé avec une implacable indécence. Mais la so chic Hardy a le sens des jardins secrets, ce qui est rare à notre époque, alors on aurait aimé voir comment ses belles qualités d’écrivain auraient exploré avec plus d’audace et de détermination un terrain qu’elle a préféré préservé au nom du respect pour les êtres chers.
Itinéraire d’une vie singulière, chronique artistique très riche, réflexion lucide et apaisante sur l’existence, l’œuvre est un peu de tout cela et « tant de belles choses encore »…


vendredi 16 janvier 2009

REVERIES STAMBOULIOTES BIS






TERRE LOINTAINE


Découverte tardive mais heureuse du film de Walter Salles " Terra estrangeira".
Du Brésil au Portugal, la dérive anxieuse d'un jeune exilé admirablement joué par Fernando Alvares Pinto. La chanson de Gal Costa "Vapor barato" souligne la mélancolie et la folie de cette quête de soi à travers les frontières géographiques ou morales.
http://www.youtube.com/watch?v=qY3HeVK6m6I&feature=related

Une réalisation magnifique photographiée par le chef opérateur Walter Carvalho à qui l'on doit d'autres images sublimes chez Salles ou Almodovar.
A noter dans le film la présence de Maria Joao chantant un fado d'Amalia, à sa manière!
http://www.youtube.com/watch?v=4fuNXx3qUEg


dimanche 11 janvier 2009

MELANCOLIE D'ORIENT

De retour d'une semaine à Istanbul, je ne rapporte pas des sensations de chaleur orientale ni de lumière méditerranéenne car les pluies et le froid de janvier m'ont plutôt transmis l'image d'une ville grise et nocturne, laquelle ne manque pas de charme pour autant.
Par chance cette vision d'une Istambul triste et mouillée de larmes (vision qui m'enchante!) correspond à celle que décrit le grand écrivain turc Orhan Pamuk dans Istanbul, récit autobiographique et chronique de la cité de sa jeunesse, en proie à la décadence et à l'hüzün. Ce mot désigne entre autres choses, un sentiment de mélancolie, de nostalgie nourrie par l'idée d'une splendeur perdue, d' une tristesse collective qui se manifeste dans le corps de la ville comme une maladie dont les stigmates seraient les ruines, les palais incendiés, les vieux quartiers délabrés, la misère et la décadence généralisée.
Bien que la cité ottomane m'ait fait une très forte impresson sur le plan des monuments ( mosquée, sérail, harem, cathédrale etc...), bien qu'elle me semble une parfaite synthèse d' une certaine modernité occidentale et du charme oriental avec ses quartiers modernes et élégants... la grisaille météorologique, les rues désertées à la nuit à cause du froid et l'inertie sociale propre au mois de janvier ont bien mis en relief cette hüzün auquel Pamuk consacre énormément de pages. Son ouvrage qui entrecroise les thèmes de l'enfance et de l'histoire collective soulève une nostagie qui est la vraie richesse de la ville et qui conduit le petit Orhan a devenir un apprenti peintre puis le grand écrivain couronné par le prix Nobel qu'on connaît. On sent qu'il essaie de recréer ce que Pessoa a fait avec Lisboa et la saudade: irriguer une cité d'un flux poétique, la doter d'une essence comme Baudelaire le premier avait su chanter le spleen de Paris.

Grâce à ses lignes, ma vision d'Istanbul qui aurait pu être déçue sur le plan du profit touristique (exotisme, énergie récréative, clichés colorés) en est ressortie marquée par une esthétique en demi-teintes et une foule de sensations charmantes : images brumeuses du Bosphore et de ses bateaux à vapeur aux fumées noires, déambulations de silhouettes fugitives par les rues aux lueurs poisseuses de Sultanahmet, foule grise et pressée de Beyoglu encombrant les vieux passages style Belle Epoque, volutes de nargile ou de buée des hammams... Autant de visions que les illustrations du livre permettent de préciser. Pamuk a en effet choisi des peintures et gravures stambouliotes réalisées par des peintres étrangers en mission ou encore de nombreuses et magnifiques photographies du grand maître Ara Güler qui tel un Doisneau ou un Brassaï a capturé une époque et a aussi fixé l'imaginaire d'Istanbul dans ces images crépusculaires de la ville sous le brouillard, la pluie ou la neige.




Par ailleurs Pamuk enrichit sa vision de sa propre cité de celles fournies par les voyageurs lettrés que furent Nerval, Gautier et Flaubert qui ont tous longuement séjourné dans la cité ottomane, en quête de romantisme oriental.
Ainsi les meilleurs voyages se fon-ils toujours non pas dans les cités réelles que l'on arpente avec la frénésie du touriste voulant consommer del'exotisme facile, mais dans les topographies rêvées des cités de papier que les poètes ou peintres nous dessinent. L'Istanbul retranscrite par Pamuk m'a servi de réference majeure et m'a permis de vivre le phantasme d'une ville, de sentir flotter au dessus de l'Istanbul réelle, une Istanbul faite d'ombres et de halos plus séduisante encore.


samedi 10 janvier 2009

FELICIDADES!


Pour inaugurer 2009 une touche orientale avec cette miniature persane représentant le shah Abbas premier et son échanson, pièce que l'on peut admirer au Louvre. Y figure un petit poème qui dit avec une grâce extrême tout ce que l'on peut souhaiter de plus doux pour cette année nouvelle:

"Que la vie te procure tout ce que tu désires des trois lèvres: celle de la rivière, celle de la coupe, celle de ton amant."