mercredi 24 août 2011

LE JARDIN D'ENCRE


Rencontre et causerie avec le poète, romancier et essayiste Bernard Noël dans le cadre de la présentation de son ouvrage "Jardin d'encre" exposé à Buenos-Aires avec des oeuvres de François Rouan. Cet écrivain qui fut en 1973 le dernier auteur inculpé pour "outrage aux bonnes moeurs" pour son roman Le château de Cène, s'est inscrit depuis dans une écriture poétique constante sous la houlette de Artaud et Bataille desquels il se revendique.




Soucieux d'échapper au sentimentalisme lyrique et à toute littérature existentialiste, il cherche à atteindre une expression littérale d'états physiques, organiques , "à rendre l'empreinte verbale de l'empreinte charnelle." Si " écrire, c'est comme s'effondrer au-dedans", il faut attendre à partir du vide de la page blanche une sorte "d'orage mental qui fait pleuvoir du verbe."







"Grand arbre blanc
à l'Orient vieilli

la ruche est morte

le ciel n'est plus que cire sèche


sous la paille noircie

l'or s'est couvert de mousse
les dieux mourants

ont mangé leur regard

puis la clef



il a fait froid
il a fait froid

et sur le temps droit comme un j

un oeil rond a gelé

grand arbre

nous n'avons plus de branches

ni de Levant ni de Couchant

le sommeil s'est tué à l'Ouest

avec l'idée de jour

grand arbre

nous voici verticaux sous l'étoile


et la beauté nous a blanchis"




Extrait de "Grand arbre blanc"


BERNARD NOËL

mardi 23 août 2011

AU FOND DES BOIS





Ce film de Benoit Jacquot est une tirée d'une authentique affaire criminelle qui eut lieu en 1865 mais vaut surtout par sa dimension de fable cruelle et énigmatique sur l'appel de la forêt.







Voici comment le réalisateur présente son scénario:
"C’est l’histoire d’une jeune bourgeoise, qui vit avec son père, le médecin de la région, et qui est entrainée, enlevée, violée semble-t-il, par un vagabond, qui a décidé de s’emparer d’elle. Elle le suit au fond des bois pendant plusieurs jours, et la question que pose le film, à mes yeux, est tout simplement de savoir si c’est de gré ou de force. Dans le film, le gré et la force sont intimement mêlés, tressés, enchevêtrés ; ils sont rendus aussi ambivalents que possible, d’une manière qui, pour moi, devait être presque vertigineuse."





Leur vie au fond des bois devient la métaphore d'un retour à la nature et aux pulsions primitives: l'angoissse, l'éros, la révolte, la passion pour tout ce qui est sauvage, qui exalte ou détruit. Parabole sur la puissance libératrice et destructrice du désir, cette fuite dans les forêts nous parle aussi du retour du refoulé sur fond de régression rousseauiste. Une relation amoureuse hors-norme se tisse entre la jeune vierge à la blanche robe et le jeune loup hypnotique et pervers. Qui ensorcellera qui? Qui sortira grandi ou vaincu de cette liaison monstrueuse?







Et que ou qui faut-il croire en amour comme au cinéma, ces deux arts de la fascination?
B. Jacquot: "Mais si l’on tire cette ficelle de la croyance, il y a en réalité deux acceptions à prendre en considération : la croyance dans le lien amoureux, d’un côté, qui est de croire celui ou celle qui vous dit je t’aime, cette croyance est absolument fondamentale, elle est la source du romanesque, de toutes les joies et de tous les drames car elle n’est jamais une certitude. Et d’un autre côté, il y a la croyance du spectateur à l’égard de ce qu’on est en train de lui montrer, ce qui est le plus déterminant au cinéma car il est impossible, me semble-t- il, de voir un film sans croire !"






Benoit Jacquot même s'il tarde un peu à nous faire comprendre les motivations de cette fugue frénétique, sait nous capturer et nous subjuguer grâce à l'intimité avec laquelle il filme les paysages et les corps. Ces deux acteurs sont remarquables et sont saisis au plus près de leur folie: Isild Le Besco évoque immanquablement l'Adjani border-line de Adèle H ou de Les soeurs Brontë tandis que le prodige argentin Nahuel Perez Biscayart prête son magnétisme et son étrangeté australe à son personnage d'une très grande originalité.







La bande-annonce:
http://www.dailymotion.com/video/xet237_au-fond-des-bois-de-benoit-jacquot_shortfilms?start=18#from=embed

lundi 22 août 2011

A FONTE DAS SAUDADES
















Quelques images volées à la vie, à la nature, au bonheur, à l'autre. Que la rivière soit du Brésil ou de France, on cherche toujours à en remonter la source et l'on ne s'y baigne qu'une fois.

THE CRACK-UP





"Of course all life is a process of breaking down."




"De toute évidence, vivre c'est s'effondrer progressivement. Les coups qui vous démolissent le plus spectaculairement, les grands coups soudains qui viennent - ou semblent venir - de l'extérieur, ceux dont on se souvient, ceux qu'on rend responsables de tout et dont on parle à ses amis dans les moments de faiblesse, ceux-là tout d'abord ne laissent pas de trace. Mais il existe un autre genre de coup, celui-ci venu de l'intérieur, et dont on s'aperçoit trop tard pour remédier. Irrévocablement s'empare alors de vous la révélation que jamais plus vous ne serez celui que vous avez été."


Francis Scott Fitzgerald / L'effondrement


NIJINSKY














dimanche 21 août 2011

GUEULE D'AMOUR



J'ai mon moment "Jean Gabin jeune" alors je vois ou revois les films classiques des années trente qui sont taillés pour lui comme des écrins, tel le splendide Gueule D'amour de Jean Gremillon. Un trop beau Spahi s'éprend d'une trop belle aventurière, cocotte un peu garce qui veut à la fois le fric et la romance, incarnée par l' irrésistible Mireille Balin. Gueule d'amour ou comment un tombeur des coeurs perd la tête pour une croqueuse de diamants. Le jeu plein de naturel et de nuances de Gabin est d'une fraîcheur toujours intacte: il est rare de voir encore aujourd'hui un acteur capable d'imprimer à son visage mille expressions en un seul plan et de nuancer chaque réplique d'une tonalité si juste et si personnelle. Le film correspond à tout ce qui enchante dans la tradition du réalisme poétique français de l'époque: décors pittoresques, dialogues impeccables, romantisme exacerbé et brisé par les lois des réalités sociales. On en redemande.





















vendredi 19 août 2011

RHETORIQUE SPECULATIVE




"Quelque précaution que nous prenions, nous ne savons pas ce que nous faisons. Nous ne serons jamais ce que nous avons vécu. Durant toute notre vie nous ignorons pourquoi nous avons été des individus vivants durant cette brève durée. Lecteurs, nous ne savons même pas pourquoi nous obéissons à cette nécessité de tellement lire et nous ignorons ce qu'elle signifie. Nous ignorons tout des signes que nous adressons à des êtres que nous ne connaissons pas."

"Nul n'entend sa voix, qui est un visage. Nul n'entend son accent qui est un lieu. Nos plaintes démasquent en nous une triste jouissance."



Pascal Quignard -Rhétorique spéculative