samedi 3 mai 2014

MISHIMA(S)


 Quel homme étrange que Mishima et quel écrivain à la fois fascinant et glacial ! Souvent le lecteur a du mal à saisir l'essence de ce personnage érigeant ou arrachant des masques aussi divers que radicalement opposés, et de cet auteur qui joua son art et sa vie avec des postures aussi raffinées que violentes. Je préfère regarder avec distance et méfiance le nationaliste fiévreux des dernières années, mettant en scène son corps et sa mort avec un narcissisme funèbre. A distance aussi l'écrivain célèbre, perdu dans la ronde des vanités et les productions faciles, coincé entre la sévère tradition nippone et les tentations faciles de l'occident, flattant tantôt l'une puis l'autre sans jamais trouver un équilibre.


 Même ses plus beaux romans connaissent ces zones incertaines où le sublime côtoie le décevant. Reflet brillant de toutes les contradictions du Japon d'après-guerre, Mishima ne me séduit jamais plus que quand il verse dans cette pure veine lyrique et visionnaire qui est la marque des grands poètes. De "La confession d'un masque" au cycle de "La mer de la fertilité", il se montre un écrivain à la fois surdoué et exigeant, dévidant ses obsessions avec un soin maniaque et tissant ses trames dramatiques pour y garroter ses lecteurs. Sa création de personnages emblématiques des tourments de son pays, de son siècle ou de l'humain plus généralement, comme "Le marin rejeté par la mer" ou le jeune bonze du "Pavillon d'or", vaut tous les simulacres et imitations de sinistres samurai ou Saint-Sébastien lascifs qui le mobilisèrent sur le tard.






C'est cette perle baroque qu'est "Le marin rejeté par la mer"qui a ranimé en moi cette attraction-répulsion pour Mishima dont la séduction paradoxale est si bien analysée par Marguerite Yourcenar dans son essai "Mishima ou la vision du vide". Ce roman donc, s'ouvre sur une scène de voyeurisme époustouflante : un enfant observe sa mère et son amant à la faveur d'une fêlure dans la paroi qui sépare les deux chambres. Le complexe oedipien, galvanisé par ce dispositif, peut se mettre en marche. On suit la progression de la rancoeur et du désir de vengeance du jeune adolescent avec un  effroi doublé d'une complicité perverse, toute empreinte de plaisir régressif. Mais c'est la figure émouvante de ce simple marin, déchiré entre son rêve de gloire maritime (déjà expirant) et sa décision d'ancrage à terre dans les draps de soie d'une riche veuve et dans les plis d'un réalisme existentiel, qui donne toute sa grandeur et sa délicatesse à ce roman d'un raffinement extrême. Nulle cruauté ne nous sera épargnée, nulle célébration esthétique, non plus.





Les flamboiements du "Pavillon d'or", roman qui frise la perfection, sont peut-être ces passages où l'intertextualité proustienne domine avec le plus de netteté ( en dehors de "Neiges de printemps" que l'on rattache généralement à "Du côté de chez Swann"). Le pavillon d'or est au protagoniste ce que les églises ou cathédrales sont au narrateur de La recherche : une manifestation de l'Idéal, un morceau de ciel déposé sur terre, qui excite les nerfs et convulsionne le coeur. Profession de foi esthétique, le culte de l'art, s'il est pour un temps un antidote aux horreurs du réel, devient peu à peu un poison qui paralyse l'élan vital et inflige sa névrose à l'existence toute entière. On goûtera les scènes de voyeurisme où sont cultivés les désirs troubles, les pages analysant les passions morbides et incestueuses comme autant d'hommages rendus au maître Proust.
L'impossibilité amoureuse et la déception amicale, le jeu pervers de la jalousie et du sadisme sur fond de satire sociale et de décadence culturelle, tous ces thèmes pointilleusement brodés, contribuent à rattacher Mishima à la lignée des grands héritiers proustiens à travers le monde ( et l'on ne s'étonnera plus de savoir combien le Japon compte d'amoureux et de spécialistes de Proust !).




1 commentaire:

Javier Arnott Álvarez a dit…

Fascinación perpetua o Perpetua fascinación !!!