jeudi 2 septembre 2010

I WOULD PREFER NOT TO



Il n'est jamais trop tard pour découvrir le Bartleby de Herman Melville. Ce scribe-copiste dans un bureau de notaire à Londres en 1856 donnait satisfaction à son patron jusqu'au jour où sans prévenir il opposa un refus face au travail et à tous les autres types d'obligations sociales, pour devenir la figure énigmatique d'un homme-négation, imperturbable comme un roc.


Son " je préférerais pas" déclenche tout un processus de renoncement, refus de compromission avec le monde, rejet des devoirs qui nous aliènent, retrait de l'ordre du vivant. C'est le détachement suprême dans une formule au conditionnel qui écrase tous les conditionnements. Bartleby est un héros tranquille et discret, qui oppose la force désarmante de sa préférence négative à un monde trop avide de copies, d'êtres en série, de modes de vies répétitifs et reproduits aveuglément.


Le narrateur, autre héros malheureux d'une humanité désemparée et soucieuse d'autrui, en fait les frais. Et la perplexité et la détresse dans lesquelles le jette le petit scribe inflexible réfugié dans son "I would prefer not to", deviennent aussi celles du lecteur. La petite voix imperturbable de Bartleby commence à murmurer en nous et elle ne cessera de grandir entre cri de rage anarchiste ou soupir de grande indifférence à tout.
Ce chef d'oeuvre perturbant a son club de fanatiques , inconditionnels, dans lequel j'aurais préféré ne pas...
"Je préférerais qu'on me laisse tranquille ici."



Images extraites du téléfilm Bartleby réalisé par Maurice Ronet

samedi 28 août 2010

JEANNE L'APRES-MIDI

Quelques captures d'un visage d'actrice aux expressions intenses et variées, Giovanna Mezzogiorno dans le dernier film de Bellochio, "VINCERE" sur le destin tragique de la femme cachée de Mussolini. Une vie de femme italienne, passionnée, exploitée, obstinée et brisée comme il y en eut tant sous la botte du fascisme. Le film repose sur les belles épaules de Mezzogiorno. Brava!







vendredi 27 août 2010

JEANNOT






Parfois les fantômes traversent mon miroir.


SOMEONE ELSE?


"Vous l'apprendrez sans doute vous aussi un jour à vos dépens, mais pour un homme sur le déclin, voir un corps dévêtu d'adolescente, c'est boire à la coupe même de Dieu. Je comprends qu'on soit prêt à toutes les bassesses ou à toutes les turpitudes pour connaître cette ultime forme d'extase."


Ainsi se confie Arthur Schnitzler à Roland Jaccard, dans la préface de sa magnifique nouvelle Mademoiselle Else. Tout est dit dans cette phrase rapportée dans la préface. La nouvelle par le biais de la focalisation interne et du monologue intérieur, est une plongée dans les atermoiements de la mademoiselle en question. Celle-ci en moins de quelques heures retranscrites sans interruption narrative, hésite à livrer le spectacle de sa nudité ( et sûrement plus) à la concupiscence d'un homme mûr qui a promis en échange de sauver de la faillite et du déshonneur le père de celle-ci.




Toute la tension morbide et érotique de la Vienne d'avant-guerre rejaillit dans ce récit qui a pour cadre un palace italien à l'atmosphère moite. La rencontre du cynisme de l'élite corrompue et de l'hystérie juvénile viennoise façon Freud atteint ici des sommets. Ecrit en 1924 on trouve dans ce petit livre tous les thèmes et ressorts littéraires de la modernité: la névrose érotique, l'attraction mondaine, les soubresauts d'idéalisme, la fuite dans l'absurde... Et tout ceci est traité dans un style épousant le flux d'une parole intérieure, croisant avec un sens adolescent du paradoxe la volubilité des ingénues ultra-sensibles et la brutale concision des lucidités trop précoces.


La Mademoiselle de Schnitzler, toute enfermée dans son monologue à la Virginia Woolf ou à la manière d'Ariane dans "Belle du seigneur" est un laboratoire des pathologies féminines des années folles. Quand on sait que la propre fille de l'écrivain s'était suicidée quelques années auparavant on comprend qu'il y a quelque chose d'autre dans ce prénom Else. Toute jeune vierge sacrifiée sur l'autel de l'obscénité sociale n'annonce-t-elle les tragédies à venir?

dimanche 22 août 2010

LES FLEURS DE MARCEL


Le dernier ouvrage de Diane de Margerie ,"Proust et l'obscur" a pour objet premier une étude très fine de la noirceur et de la cruauté de l'univers romanesque de cet écrivain, confiné dans l'obscurité de sa chambre. Des ténèbres jaillira la lucidité de sa réflexion poétique sur le temps, l'amour, l'art, la mémoire... Mais si la première partie de l'ouvrage de Diane développe avec charme et précision cette thématique-là, c'est la seconde partie de son étude qui a retenu mon attention, en particulier celle consacrée aux "métaphores ambigües" qui fait la part belle aux fleurs.



Comme chez Baudelaire le paradis chez Proust est un jardin "aux plaisirs furtifs", "le vert paradis des amours enfantines" peuplé d'arbres et de fleurs aux couleurs et parfums fixateurs de mémoire. En vrai poète symboliste, Proust ne se contente pas de peindre magnifiquement la flore du Pre-Catelan de Combray, mais il cherche surtout à en extraire des "essences" et faire s'exhaler tout un parfum métaphysique d'un rameau.


Au-delà des merveilleuses évocations de fleurs "absentes de tout bouquet" selon le mot de Mallarmée, et de la cueillette analytique si perspicace de Diane de Margerie, ce qui narcissiquement me fascine, c'est que les fleurs de Proust, les fleurs communes de la campagne française, sont aussi celles, modestes et bouleversantes qui ont illmuniné le jardin sauvage de mon enfance. Car j'eus la chance d'avoir un jardin, aujourd'hui aboli, semé des mêmes plantes que celles qu'adorait le petit narrateur de la Recherche : aubépines, iris, pervenches, coquelicots, boutons d'or, lilas... Je me demande où sont passées toutes ces fleurs de mon enfance, moi qui fréquente si peu les jardins, qui traînant sur le bitume des villes, ai perdu le souvenir des grandes prairies de la France au printemps. "Ici bas tous les lilas meurent" chantait la belle Céleste Albaret, certes... mais où sont les fleurs d'antan? Ici -bas quelques pétales et rameaux... morceaux cueillis.


L'IRIS
"C'est dans le secret du petit cabinet sentant l'iris que le narrateur se réfugie, à Combray, lorsque proche de l'adolescence, il supplie le destin de lui accorder un corps aimant... L'iris est consolant, charnel. Son odeur émanant des grains pendus dans la petite pièce accompagne le bouleversement de la découverte du plaisir."


LES LILAS
"Le temps des lilas approchait de sa fin; quelques-uns effusaient encore en hauts lustres mauves les bulles délicates de leurs fleurs, mais dans bien des parties du feuillage où déferlait, il y avait seulement une semaine, leur mousse embaumée, se flétrissait, diminuée et noircie, une écume creuse, sèche et sans parfum." Proust /DCSwann.



LES NYMPHEAS
"Le nénuphar devient le symbole des limites imposées à la vie, comme ces êtres qui, traqués entre deux possibilités dont aucune ne les satisfait, ne pourront se trouver eux-mêmes qu'en choisissant l'issue de la dérive. Rien de plus naturel que de voir s'épanouir le nénuphar dans le paysage d'un écrivain partagé entre l'ascétisme de l'écriture et l'errance du regard - entre la rive et la dérive."


CATTLEYAS, ORCHIDEES
"Fleurs de corsage, de chambres surchauffées, de désirs exacerbés, les cattleyas menteurs ne seront mentionnés que dans l'épisode concernant Swann et Odette. Jamais ils ne fleurissent dans le monde provincial, printannier de Combray. Est-ce par dérision, par complicité avec la désillusion de toutes ces amours qu'au lieu de l'oeillet blanc ou du gardénia rituels, Proust arbore dans son portrait par Jacques-Emile Blanche, un cattleya d'une blancheur torturée?"


mardi 17 août 2010

L'ORGIE PERPETUELLE

Dan Witz

Depuis des années je cherche à me plonger dans "L'orgie perpétuelle"... Je parle bien évidemment de l'essai littéraire que Mario Vargas Llosa a consacré à Flaubert et à son roman "Madame Bovary". Curieusement introuvable en Amérique du sud, c'est chez Gallimard du monde entier que je le déniche enfin. Pour mon plus grand plaisir ou pour ma plus grande jouissance masochiste rectifierait Lacan?.. car il est surtout question ici de s'enfoncer dans la spirale des exquises douleurs flaubertiennes et de se pencher narcissiquement sur Emma pour lire sur son visage blanc et teinté d'encre un reflet du nôtre.

Il s'agit d'un ouvrage dense et composé en trois parties: d'abord une confession de l'auteur sur son coup de foudre et son amour indéfectible pour l'oeuvre lorsqu'il étudiait à Paris au quartier latin des auteurs latinos. Ensuite, tel un Sartre péruvien, le beau Mario se livre à une analyse très méticuleuse de la gestation du roman ( un accouchement de cinq ans!) et à une étude stylistique et narratologique impeccable. Enfin, l'auteur propose une réflexion plus large sur la place du chef-d'oeuvre dans la littérature universelle et son rayonnement jusque dans la modernité. Ouf! une vraie immersion dans l'univers de Flaubert, ses obsessions de créateur, sa patience de moine, sa rage littéraire...



On en ressort à la fois avec le mental assombri par tant d'amertume et de misanthropie, mais aussi avec le coeur revigoré par les élans de passion dont l'ermite de Croisset sut faire preuve toute sa vie durant. Entre la noirceur de sa vision de l'humanité et la ferveur baroque qu'il déploie pour la peindre, on navigue dans le paradoxe flaubertien, dans ce va-et-vient qui était aussi celui d'Emma et que d'autres nommaient "le mal du siècle" ou encore "les intermittences du coeur".

En effet, c'est bien de coeur qu'il est question chez Flaubert, malgré l'hypertrophie de l'intellect et les appétences fulgurantes de la chair qui le caractérisent. L'opiniâtreté qu'il met à juguler les débordements de sa sensibilité romantique et à la canaliser par un travail acharné dans l'écriture réaliste a pour fruits ces romans où les sentiments sont voués à une douloureuse rééducation et où le coeur est pressé comme une orange amère.



Le bovarisme n'est-il pas du reste la maladie romanesque par excellence? Elle se contracte par la lecture de mauvais romans, manifeste ses symptômes dans une tendance pathologique à vouloir vivre selon les fictions de son imagination, et se retrouve diagnostiquée et prévenue dans un roman à la lecture contagieuse ? C'est un peu tout cela que le docteur Vargas Llosa cherche à expliquer, avec la passion de l'adulateur et l'érudition qu'on attend d'un homme de lettres. Ce bel ouvrage qui fait se succèder la déclaration d'amour fervente et la dissection clinique de l'écriture est une invitation permanente à se replonger dans le roman. Par ses qualités de critique, Vargas Llosa incarne l'enthousiasme contagieux d'Emma et la rigueur scientiste de Charles, mais il réussit lui à ce que ces deux qualités ne se convertissent jamais en défauts, en les transcendant, comme son maître, par le truchement de la littérature.

QUELQUES CITATIONS ORGIAQUES DE FLAUBERT extraites de sa correspondance.
"Le seul moyen de supporter l'existence, c'est de s'étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle."
"Je suis tout bonnement un bourgeois qui vit retiré à la campagne, m'occupant de littérature, et sans rien demander aux autres: ni considération, ni honneur, ni estime même. Ils se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu'ils ne m'empoisonnent pas de leurs chandelles. C'est pourquoi je me tiens à l'écart."
"Dès que je ne tiens plus un livre où que je ne rêve pas d'en écrire un, il me prend un ennui à CRIER. La vie ne me semble tolérable que si on l'escamote. Je ne vis pas, j'escamote l'existence."