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lundi 10 décembre 2012

LA MALA EDUCACION



"La mauvaise éducation" de Pedro Almodovar est un film qui curieusement m'avait assez peu convaincu à sa sortie, alors que le travail du réalisateur madrilène m'a toujours fasciné. Revu récemment j'ai pu mieux apprécier le travail d'Almodovar qui entrelace les thèmes et les procédés avec la plus grande virtuosité. Quelques remarques suivent ici, à omettre, discuter ou approfondir...

Ce film exclusivement consacré à une affaire d'hommes, décline toutes les sortes de métamorphoses par lesquelles le masculin peut transiter ( travestisme, transgenre, substitution d'identité, transfuge du sacré au profane, passage de l'enfance auréolée d'innocence à la décadence de la prostitution junkie etc...). Rarement les femmes auront été aussi absentes dans un film d'Almodovar, lui qui sait si bien les raconter. Pareillement des films comme "Todo sobre mi madre" ou "Volver" évacuent complètement les mâles.

La savante et labyrinthique imbrication de séquences met en valeur ce tissage entre les fictions en jeu dans l'intrigue : un réalisateur construisant son prochain film autour d'une nouvelle mettant en scène son premier amour, écrite par celui-ci. Récit en flash-back sur l'enfance, film dans le film,  récit du tournage, narrations parallèles, se croisent et se mêlent avec des audaces que seul Almodovar peut se permettre.




Cette scène truculente est une sorte d'hommage au "Bel indifférent" de Cocteau-Demy, où le bel Enrique dort sous les assauts érotiques de Zahara ( "una mezcla de desierto, misterio y cafeteria"). Tout  se termine par des plans sur l'éphèbe qui sont de véritables dessins que Cocteau aurait pu signer.






Ici dans la séquence de la piscine,  on est ostensiblement dans l'univers turquoise et lumineux de David Hockney et de ses beaux plongeurs aux "splash" éclaboussants d'érotisme. Moment de test et de basculement, d'hésitation et de transgression, tel qu'on en expérimente dans la sexualité, la vie religieuse et l'art cinématogaphique. Etape initiatique que ce grand plongeon dans le "moon river" qui délimite l'innocence de la corruption, le pur de l'impur.
 Le cinéma d'Almodovar est profondément espagnol car profondément catholique, jusque dans sa fascination pour le péché et la chute.






Le rapport d'exploitation, manipulation et abus (prêtre-élève) qui est dénoncé dans l'école religieuse se retrouve dans les rapports ambigus et sadiques que la figure du réalisateur entretient avec son acteur, imposteur, manipulateur lui-même, double et usurpateur. Ce jeu de miroir offre l'occasion de quelques subtiles variations sur l'art de la fiction et de l'interprétation qui sont au coeur du système almodovarien.

 On raconte du reste, que la relation du cinéaste avec l'excellent Gael Garcia Bernal fut désastreuse : le galant mexicain parfois réduit à un pur objet sexuel sous l'objectif -voyeur n'aurait pas gardé un très bon souvenir du tournage. Jamais acteur, (depuis Delon ou Berger avec Visconti) ne fut autant sublimé et dénigré dans des scènes allant de la grande performance à l'humiliation. Là encore Almodovar nous signale la complexité et le caractère ambigu d'un office actoral qui pour fabriquer du rêve, corrompt et asservit celui qui le choisit.



La "mala educacion" est aussi traversée par la question du texte ( manuscrit, tapuscrit, lettre, édition) et de mise en scène ( music hall, chant liturgique, film super 8, plateau de tournage qui se monte et se démonte avec une chorégraphie pleine de grâce), le tout permettant de jouer avec l'art de la représentation, de la transmission, du témoignage.
 Encore une fois, identité, mémoire et rapport de pouvoir, thèmes graves et complexes plus particulièrement rattachés à la question du patrimoine et du patriarcat, trouvent dans cette œuvre une mise en échos brillante et d'un raffinement baroque.



Le mérite du scénario est de ne pas enfermer la figure du prêtre / père abusif dans un stéréotype du salaud complet. L'homme de foi y apparaît comme un être de doutes, de troubles, de déchirements. La passion du sacré et du profane, et tous les conflits qui en découlent, se donnent à lire sur le visage extrêmement expressif de l'acteur incarnant le directeur du collège, conférant ainsi une vrai dimension humaine et tragique au bourreau lui-même, alors que sa victime, enfant au chant sublime, se transformera en effroyable figure de la Nemesis, ce travesti décadent et  détruit par la drogue.
Etrange jeu de paradoxes sur lequel Almodovar nous invite à nous pencher.


mercredi 14 octobre 2009

LOS ABRAZOS ROTOS (replay)



Il faut toujours voir au moins deux fois un film de Pedro Almodovar. La découverte de "Les étreintes brisées"( titre si précieux ainsi traduit alors que "Los abrazos rotos" m'évoquent en castellano une rouge déchirure)avait suscité chez moi le plaisir habituel face à une oeuvre d'Almodovar, ce mélange de jubilation de chaque plan et de fascination pour la virtuosité des séquences. A le revoir, je me laisse prendre aux ficelles de l'intrigue, au drame émouvant de ces embrassements rompus. Le perfectionnisme du réalisateur et le total contrôle sur le film me saute aux yeux! L'oeil du cinéaste est au centre de tout. L'oeil se filme, l'oeil écoute, l'oeil s'exprime et se regarde dans un flamboyant miroir. OJO!

lundi 13 juillet 2009

LOS ABRAZOS ROTOS



Le titre du dernier Almodovar « Les étreintes brisées » a en français des résonances raciniennes. Il est vrai qu'il s'agit d'une tragédie ibérique pur sang avec passions impossibles, triangles amoureux, machine infernale de la vengeance et coups du sort imparables. Le tout traité selon l'esthétique rococo du maître qui ne se prive de rien. On le sait c'est un Almodovar moyen mais cela ne signifie pas qu'on nage dans le médiocre, loin de là, car un film moyen avec un réalisateur aussi doué, c'est toujours riche, dense et captivant.


Certes on peut lui reprocher de se répéter, de s'auto-citer, de se regarder dans un miroir cinématographique et de s'y trouver le plus beau, de varier infiniment sur les mêmes thèmes comme le handicap, l'attachement,la drogue, la mise en abyme du film dans le film etc... cela reste un bel exercice de style de la part d'un artiste qui a fait ses preuves (mais on demande toujours à un artiste de faire ses preuves) et qui se donne le plaisir, confortable, de se faire et nous faire plaisir.



Plaisir d'abord avec Pénélope Cruz, aussi sublimée dans le glamour que mise à mal plastiquement pour de grands moments d'interprétation. La scène où elle se demande si son vieil amant couché sur le lit après l'amour est mort ou dort, est une perle d'humour et de gravité mêlée où l'actrice donne toute la mesure de son talent. Comment reprocher à Almodovar d'être amoureux de sa Pénélope si nous le sommes tous?



Plaisir avec des moments d'une créativité totale et d'une grande force dramatique: celui où Lena vient annonçer à son mari qu'elle le quitte en post-synchronisant la vidéo muette par laquelle celui-ci l'espionne: théâtralité maximale, jeu avec les écrans, inversion du face à face dans une scène qui se révèle être la projection inconsciente des angoisses du personnage... tout simplement génial.

20 secondes suffisent pour un grand moment de cinéma: ENFOCAME!
lien http://www.youtube.com/watch?v=WXiLC_fVbk8

Plaisir enfin pour tous les moments Almodovar, constitués d'éléments de dialogues, de clins d'oeil, de dispositifs de décors ou accessoires infinis, de jeux de caméras, glissements, cuts ou angles de vue insolites, le tout fondu dans la musique soyeuse et solennelle du fidèle Alberto Iglesias. ( mention spéciale au magnifique titre «  A ciegas » de Miguel Poveda pour le générique auquel toute la salle a assisté religieusement ce qui est rare)
Plaisir des acteurs tous beaux et justes, dirigés avec précision et absolument crédibles.
Plaisir des références aux grands classiques, Rossellini, Pasolini avec Oedipe aveugle à Lanzarote (quels paysages bouleversants!).



Plaisir de voir l'auteur s'interroger sur des préocupations nouvelles, la mémoire dans un film essentiellement construits sur un flash back, la paternité et la transmission, la filiation artistique, l'héritage... même si las madres y las mujeres al borde, ne sont jamais très loin.
Tous ces petits plaisirs ne font pas un grand film, mais ils constituent un puzzle passionnant et à la recomposition duquel on se laisse attraper (comme Diego qui recollent les photos déchirées des souvenirs de son père réalisateur à la fin). Film « brisé », fragments d'un discours d'amoureux du cinéma, cette oeuvre est une mosaïque aux pièces manquantes ou mal recollées mais ce sont justement les brisures et les « grietas », les fêlures et les déchirures du coeur et de l'écran que Pedro veut nous faire aimer.


lundi 6 octobre 2008

LA FAUTE A ALMODOVAR


Même Pedro s'y est mis! Si un créateur ausi flamboyant et secret à la fois se donne le goût de tenir un blog sans craindre de tomber dans la vulgarité de la toile ( certes il n'a jamais craint le vulgaire sur toile) ni dans ce qu'il appelle le Yo-isme (dont il a su faire un art par voie indirecte dans tous ses films), alors pourquoi pas ce pauvre de moi?
Oui expérimentons le blog!
Comme vitrine des plaisirs et emotions arrachés à l'ordinaire des journées.
Comme plateforme des enthousiasmes à faire partager et à approfondir.
Comme guilty pleasure, délice régressif parfois aussi!
Tout sera possible dans la gamme des couleurs, parfois plus dans le dégradé que la nuance.
Plus amateur du contre-point que du camaïeu. Un arc-en-ciel éclectique et singulier.

Puisque Pedro l'a voulu! www.pedroalmodovar.es/
C'est la première recommandation, le blog originel, la référence, la matrice, la montagne accouchant de la petite souris couleur du temps. Almo y est toujours passionnant, labyrinthique, al borde y al desborde! Ca va dans tous les sens, ça se déverse en éloges et en ironie, c'est léger c'est grave, c'est bon et stimulant, on s'y sent bien comme dans ses films et c'est la garantie d'un moment délicieux.