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vendredi 19 août 2011

LE TEMPS RETROUVE




Un hommage en images à Raul Ruiz, le cinéaste franco-chilien décédé hier, si passionné et si subtil qui est un des seuls à avoir su retranscrire l'univers et la sensibilité de Proust."Le temps retrouvé" est un film d'amour et de révérence à une oeuvre intraduisible en langage cinématographique, Visconti l'a bien su. Mais Ruiz, par la fluidité des séquences et l'entrelacement des thèmes et motifs majeurs, a su rendre l'esprit et la grâce du roman. Son narrateur est magnifiquement choisi et dirigé et même si les audaces du casting sont parfois discutables, on retient quelques scènes d'anthologie très réussies : sur la plage de Balbec, au bal de têtes, durant la sonate de Vinteuil.






La lanterne magique de Ruiz qui se promène dans l'oeuvre de Proust aurait pu être aussi celle que le petit Marcel projetait sur les murs de sa chambre à Combray.

Paix à un poète de l'écran qui a retrouvé le Temps.



samedi 11 juin 2011

PROUST GRIS-BLEU



"En me faisant perdre mon temps, en me faisant du chagrin, Albertine m'avait peut-être été plus utile, même au point de vue littéraire, qu'un secrétaire qui eût rangé mes paperoles. Mais tout de même quand un être est si mal conformé ( et peut-être dans la nature cet être est-il l'homme) qu'il ne puisse aimer sans souffrir, et qu'il faille souffrir pour apprendre des vérités, la vie d'un tel être finit par être bien lassante. Les années heureuses sont les années perdues, on attend une souffrance pour travailler."

Marcel PROUST - Le temps retrouvé



Illustrations de Philippe Joubert Lussac


BLOG: http://gris-bleu.fr/

jeudi 10 février 2011

L'INDIFFERENT


"Puis elle attendit une lettre, en vain. Alors elle lui écrivit qu'il valait mieux être franche, qu'elle avait pu lui laisser croire qu'il lui plaisait, que cela n'était pas vrai, qu'elle préférait ne pas le voir aussi souvent qu'elle le lui avait demandé avec une amabilité imprudente.
Il lui répondit qu'il n'avait en effet jamais cru à plus qu'une amabilité qui était célèbre et dont il n'avait jamais eu l'intention d'abuser au point de venir si souvent l'ennuyer.
Alors elle lui écrivit qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimerait jamais que lui. Il lui répondit qu'elle plaisantait.
Elle cessa de lui écrire, mais non point tout d'abord de penser à lui. Cela vint aussi."


L'indifférent

Marcel PROUST

dimanche 24 octobre 2010

LA PRISIONNIERE



"Nous étions résignés à la souffrance, croyant aimer en dehors de nous et nous nous apercevons que notre amour est fonction de notre tristesse, que notre amour c'est peut-être notre tristesse et que l'objet n'en est que pour une faible part la jeune fille à la noire chevelure. Mais enfin ce sont surtout de tels êtres qui inspirent l'amour. Le plus souvent l'amour n'a pas pour un objet un corps, que si une émotion, la peur de le perdre, l'incertitude de le retrouver, se fondent en lui. Or ce genre d'anxiété a une grande affinité pour les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même. A ces êtres-là, ces êtres de fuite, leur nature, notre inquiétude attachent des ailes. Et même auprès de nous leur regard semble nous dire qu'ils vont s'envoler."

MARCEL PROUST
La prisionnière


mercredi 22 septembre 2010

LE SOMMEIL D'ALBERTINE

"J'ai passé de charmants soirs à causer, à jouer avec Albertine mais jamais d'aussi doux que quand je la regardais dormir."



"Ce que j'éprouvais alors c'était un amour devant quelque chose d'aussi pur, d'aussi immatériel, d'aussi mystérieux que si j'avais été devant les créatures inanimées que sont les beautés de la nature. [...] Je m'étais embarqué sur le sommeil d'Albertine. Parfois il me faisait goûter un plaisir moins pur. Je n'avais pour cela besoin de nul mouvement, je faisais pendre ma jambe contre la sienne, comme une rame qu'on laisse traîner et à laquelle on imprime de temps à autre une oscillation légère pareille au battement intermittent de l'aile qu'ont les oiseaux qui dorment en l'air. [...] Je goûtais son sommeil d'un amour désintéressé, apaisant, comme je restais des heures à écouter le déferlement des flots. Peut-être faut-il que des êtres vous fassent beaucoup souffrir pour que dans les heures de rémission ils vous procurent ce même calme apaisant que la nature."
LA PRISIONNIERE
Marcel PROUST

mardi 4 mai 2010

CELESTE


"On prétend que le liquide salé qu'est notre sang n'est que la survivance intérieure de l'élément marin primitif. Je crois de même que Céleste, non seulement dans ses fureurs, mais aussi dans ses heures de dépression gardait le rythme des ruisseaux de son pays. Quand elle était épuisée, c'était à leur manière; elle était vraiment à sec. Rien n'aurait pu alors la revivifier. Puis tout d'un coup la circulation reprenait dans son grand corps magnifique et léger. L'eau coulait dans la transparence opaline de sa peau bleuâtre. Elle souriait au soleil et devenait plus bleue encore. Dans ces moments-là elle était vraiment céleste."

MARCEL PROUST "SODOME ET GOMORRHE"

samedi 27 mars 2010

SODOME ET GOMORRHE


"N'étant jamais parvenus à la véritable maturité, tombés dans la mélancolie, de temps à autre, un dimanche sans lune, ils vont faire une promenade sur un chemin jusqu'à un carrefour, où, sans qu'ils se soient dit un mot, est venu les attendre un de leurs amis d'enfance qui habite un château voisin. Et ils recommencent leurs jeux d'autrefois, sur l'herbe, dans la nuit, sans échanger une parole."

Marcel Proust Sodome et Gomorrhe I




Peintures de Caillebote.

mardi 23 février 2010

MADAME PROUST



Etre aimé et servi par la même personne, tel fut le leitmotiv de la vie de Proust. Après la dévotion de sa grand-mère, l'amour asphyxiant de sa mère pour ce fils asthmatique, la servitude généreuse de Félicie la gouvernante pour Monsieur Marcel, le jeune homme eut bien du mal à trouver satisfaction auprès des duchesses égocentriques, des jeunes filles en fleurs et en fuite ou des jeunes chauffeurs de taxi trop pressés... L'amitié et l'amour n'étaient que de pâles esquisses, comparé au tableau parfait qu'offre une adoration faite de sacrifice et d'abnégation totale au dieu Proust et à tous ses caprices.
Mais ces sortes de tyrans narcissiques et hyper-assistés ont le génie de la séduction et de la manipulation pour s'attirer les tendresses d'autrui et les soumettre à leurs désirs et ordres.
Quand il rencontre la jeune Céleste Albaret, jeune campagnarde débarquée à Paris, l'écrivain déjà reclus dans sa cellule de liège renifle la proie parfaite à domestiquer et zombifier.
Epouse du non moins dévoué Odilon Albaret, chauffeur de taxi que Proust dénicha et dont il sut gagner l'exclusivité à Cabourg en même temps que celle d'Agostinelli ( tiens, tiens...), la bonne Céleste entra dans les ordres du temple du boulevard Hausmann et devint la vestale et l'esclave du maître des lieux.


Dans ses mémoires rédigés avec l'aide d'un critique qui n'hésite pas à les augmenter et à les extrapôler, elle évoque ces treize années passées auprès de cet homme qu'elle n'eut de cesse d'idéaliser et de vénérer jusqu'à l'aveuglement et au ridicule que seule une passion amoureuse pourrait expliquer. Vivant au rythme de ses horaires nocturnes et de ses fantaisies domestiques, elle fut la gardienne et ouvrière infatigable de la ruche proustienne où l'auteur en reine des abeilles faisait son miel de ses souvenirs, parmi l'essaim imaginaire de ses milliers de personnages. Témoin précieux de part l'intimité exclusive dont elle jouit avec l'homme et son oeuvre ( elle fut sa confidente, sa secrétaire, sa courrière, sa scribe, sa "paperolière!), ses confidences sont cependant sujettes à caution du fait de l'idolâtrie et de la subjectivité amoureuse qui les submergent.
Ainsi le Proust qui se dessine dans cet ouvrage est une sorte de saint souriant et larmoyant, omniscient et asexué, voilé dans la blancheur de ses fumigations et auréolé d'une chasteté d'éternel enfant surdoué...Vraiment ma bonne dame?


Malgré tout on apprend mille détails sur l'écrivain et son travail, on se régale ou s'effraie de ses répliques savoureuses et de ses abominables manies si minutieusement reproduites par Céleste qui grâce à ce mimétisme que le dévouement et la claustration favorisent, a developpé une mémoire et un sens de l'analyse sociale et psychologique presque aussi aigus que ceux de son maître.
Bref Céleste Albaret, servante et femme comme on n'en fait plus (!), illustre la force du dévouement et du sacrifice tels que Proust les célèbre dans son oeuvre et tels qu'il a su en profiter dans son existence. Sacrifice et dévouement qu'il sut fournir lui-même dans l'écriture de son livre interminable.
Sans elle, sage-femme auprès du vieux bourdon, l'oeuvre n'aurait certainement pas vu le jour ou aurait abouti différemment. La fécondation de cet homme-enfant nécessitait une mère de substitution, chaste épouse inséminant l'artiste inverti en le débarassant des servitudes humaines, sage-femme accouchant le créateur de son oeuvre monstrueuse.
Un des plus grands chefs d'oeuvre de la littérature a été ainsi porté et couvé par une petite provinciale qui ne l'a pas même lu ni compris entièrement (comme beaucoup d'entre nous du reste)...