mercredi 12 septembre 2012

ANATOMIES



De Juan Gatti à Ricky Genest, la fascination anatomique pour l'écorché vif semble une obsession de notre époque. Notre siècle toujours plus avide d'une intimité mise à nue ne satisfait-il pas sa tendance à un voyeurisme total en refusant toute forme d'opacité y compris celle de la peau?
Ce rêve de transparence, d'exhibition absolue, n'est plus motivé par une curiosité scientifique, celle des médecins et anatomistes de jadis transgressant l'interdit de la dissection des corps pour mieux observer le mécanisme du sang, le labyrinthe des viscères, le chemin secret des nerfs ou les coutures violacées de notre doublure de muscles. 



C'est désormais une culture de l'hyper-visibilité et de la consommation des corps à grande échelle qui fait de l'écorché-vif contemporain non plus une figure de la sensibilité exacerbée mais une idole de chair et de d'os et rien de plus. 
Dépecé, fragmenté, remixé, le corps "anatomisé" est réduit à n'être qu'une icône à l'érotisme funèbre et vide.  Pâles avatars des vanités du classicisme, crânes et têtes de mort fleurissent sur le marché de l'art et de la mode, non plus comme symboles d'une conversion spirituelle, mais comme simples signes d'appartenance à une danse macabre d'une frivolité effroyable où l'humain disparaît progressivement. 




Il me semble pourtant que ces écorchés offrant sur les planches toute la complexité de leurs entrailles, nous incitent à nous émerveiller sur le miracle d'un organisme vivant et à nous en rappeler l'extrême vulnérabilité. Témoins de la fascinante machinerie humaine qui nous constitue universellement, ils devraient être un appel à la tolérance, à la pitié, à la tendresse, à l'effort de protection et d'épanouissement pour tous. Or la modernité les dresse avec une arrogance froide comme des épouvantails sanglants sur un champ de violence où la destruction est devenu le seul mode opératoire. A mes yeux, loin de toute complaisance mortifère ou de toute tentation sarcastique ( le sarx en grec désigne littéralement la peau de l'ennemi dont le cruel vainqueur se revêt glorieusement ), ces anatomies mettent à nu notre exigence de vérité et renforce le sentiment de notre humilité. Elles sont des invitations à la contemplation de la fragilité humaine et au génie de la création. 




Cependant comme le font encore les grands dogmes religieux ou politiques, la société de consommation s'amuse avec une légèreté morbide à décliner son imagerie sacrificielle, ses martyrs extasiés, ses héros réifiés, sa rage anthropophage. Affamée de chair fraîche et rognant jusqu'à nos os, elle arrache aux hommes la richesse si singulière de leurs visages, la protection si délicate de leur épiderme, ces quelques millimètres de douceur et de finesse qui font toute notre humanité, à fleur de peau. 

















1 commentaire:

Javier Arnott Álvarez a dit…

Hemos pasado de la admiración, del estudio a ciertos niveles de frivolización que no acaban de convencerme, tal vez sea el signo de estos tiempos.