jeudi 7 février 2013

MON FRÈRE LOTI




"Eternel angoissé, désenchanté perpétuel, il voulut vivre toutes les existences, connaître tous les mondes - vieil enfant inquiet à la recherche de son enfance perdue, séducteur mélancolique qui n'aima à travers toutes les femmes que sa propre féminité, égoïste et pourtant généreux, brûlant mais de la brûlure de la glace, athée sans cesse à la recherche de Dieu, incroyablement simple mais infiniment complexe, insupportable mais attachant ô combien..."

Claude Gagnière -  "Loti ou le désenchantement"

Pierre Loti est un écrivain qui suscite chez moi curiosité et embarras. Sa vie singulière, contrastée de drames et de fantaisie, excite mes fascinations pour la vie aventureuse, l'exotisme façon dix-neuvième siècle, la sensualité marine ou orientale, le goût des passions bigarrées pour les beaux corps et les beaux objets. Par ailleurs, peu de ses romans dans leur ensemble et leur esprit ne retiennent finalement mon attention. Je les traverse comme des mers étales à un rythme de croisière, malgré les épisodes tempêtueux et dramatiques. Quelques passages toujours pittoresques et dépaysants égayent ma lecture, mais son style tantôt précieux, tantôt journalistique ne réussit pas complètement à me convaincre. Frappé des modismes de son temps, Loti qui fut la coqueluche littéraire de la 3ème République, garde un style trop daté et fatalement mal vieilli , qui même s'il fait son charme particulier, ancre son oeuvre dans le suranné.  Loti c'est l'albatros baudelairien échoué sur le pont de la postérité littéraire.



"Mon frère Yves" résiste un peu à ce jugement par la charge de non-dit  qui électrise de nombreux chapitres. Yves Kermadec, le beau marin breton par excellence (voir dessin de Loti plus haut) est le gabier de hamac du narrateur, un officier très protecteur qui le considère comme son cher "frère". On nage dans la "bromance" ( brother's romance)  jusqu'au cou ! Ce fieffé matelot est un brave gars très brutal, alcoolique récidiviste, borné et autodestructeur, dont la belle taille et les sombres tatouages enchantent notre raffiné conteur toujours prêt à le couver, le sauver, et le suivre jusque dans les armoires à lits de sa rurale famille. C'est une belle histoire d'amitié inconcevable où la sublimation sexuelle érige le beau marin en figure archétypale du héros maritime et breton.
Episodes sur mer alternent avec quelques escales dans des ports sordides ou des campagnes idéalisées que traversent quelques bigoudènes égarées qui ne viendront jamais troubler l'équivoque liaison des deux frères d'aventures. 



L'évocation d'une Bretagne ancestrale avec ses chapelles, ses fermes, sa lande et ses falaises au crépuscule offrent de magnifiques tableaux à la Gauguin et les plus belles pages du récit par ailleurs répétitif et lassant. On tourne en rond dans un cercle trop peu vicieux. On attend que quelque chose glisse et dérape. Cette sensualité qui affleure à la surface, tendue comme une corde, offre finalement une belle tension érotique au roman. L'impossibilité de l'étreinte sensuelle et de l'aveu amoureux confère une vibration émouvante au style et retient toujours le lecteur au port de la bienséance.  On rêve d'une réécriture non censurée de "Mon amant Yves" ? Ce serait un récit certainement fade et à lire d'une seule main. "Marins, amis, amants, maris" comme dans un film de Demy, le marin habite le souvenir de l'auteur et le fantasme du lecteur, et c'est sûrement bien mieux ainsi...



3 commentaires:

Pierre a dit…

Joli papier ! et très bien illustré.

Il faudra attendre 70 ans pour que le marin mythique, navigant avec superbe sur les fantasmes les plus déchaînés, fasse escale à Brest, et qu’un audacieux de sa trempe puisse enfin écrire qu’ils n’ont pas tous une femme dans chaque port... On peut imaginer que Genet a lu Loti, non pas pour lui chercher, mais lui trouver « Querelle ». C’est un lignée de belle allure.

Javier Arnott Álvarez a dit…

Tenía conocimiento de él, pero nunca me había aventurado a leer nada, tal vez tenga que encontrar un momento para subsanar esta laguna.

Sébastien Paul Lucien a dit…

Merci Pierre, vous avez raison, Genet est un peu la face sombre et explosive de Loti, un siècle après lui !