dimanche 21 avril 2013

LES CHARITÉS D'ALCIPPE





« Sept poèmes pour une morte » (1929)
Ces deux sonnets d'une facture et perfection classique mais frappés du sceau de la modernité, sont extraits du recueil Les Charités d’Alcippe, de Marguerite Yourcenar (Gallimard).

Ce recueil que l'écrivaine a tenu à publier alors qu'elle triomphait comme romancière, nous signale son profond désir de reconnaissance comme poète et son attachement à la grande tradition lyrique occidentale qui ,des poètes antiques à Eluard, en passant par Pétrarque, Ronsard, Hugo, Baudelaire, de Heredia... cultive la magie précieuse des formes fixes comme le sonnet, l'ode, le cantilène pour en extraire la quintessence.


Souvent proche de l'élégie, du thrène ou de la méditation poétique, les vers yourcenariens concentrent dans leur prosodie impeccable quelques-unes des obsessions thématiques que l'on retrouve dans son oeuvre romanesque : la quête esthétique et intellectuelle, le culte de la mémoire, l'appel des sens et les feux dangereux du désir, la réflexion mélancolique sur le temps et la disparition des êtres et des civilisations. 
L'extrême pureté de sa langue où les réminiscences de Racine et de Baudelaire se font entendre, constitue un des grands bonheurs de la lecture de ce recueil. Le riche imaginaire poétique et le sens aigu de la musicalité participent de la "sorcellerie évocatoire", de cet enchantement propre au style de Yourcenar, déjà actif dans sa prose, mais qui prend enfin toute sa dimension dans sa poésie. 


III


Je n’ai su qu’hésiter ; il fallait accourir ;
Il fallait appeler ; je n’ai su que me taire.
J’ai suivi trop longtemps mon chemin solitaire ; 

Je n’avais pas prévu que vous alliez mourir.

Je n’avais pas prévu que je verrais tarir
La source où l’on se lave et l’on se désaltère ;

Je n’avais pas compris qu’il existe sur terre
 Des fruits amers et doux que la mort doit mûrir.

L’amour n’est plus qu’un nom ; l’être n’est plus qu’un nombre ;
Sur la route au soleil j’avais cherché votre ombre ;
Je heurte mes regrets aux angles d’un tombeau.


La mort moins hésitante a mieux su vous atteindre. 
Si vous pensez à nous votre cœur doit nous plaindre. 
Et l’on se croit aveugle à la mort d’un flambeau. 


V. LE MIEL INALTÉRABLE


Le miel inaltérable au fond de chaque chose
Est fait de nos douleurs, nos désirs, nos remords ; 

L’alambic éternel où le temps recompose
Les larmes des vivants et la pitié des morts.


D’identiques effets regerment de leur cause ; 
La même note vibre à travers mille accords ; 
On ne sépare pas le parfum de la rose ;
Je ne sépare pas votre âme de son corps.


L’univers nous reprend le peu qui fut nous-mêmes. 
Vous ne saurez jamais que mes larmes vous aiment ; 
J’oublierai chaque jour combien je vous aimais.

Mais la mort nous attend pour nous bercer en elle ; 
Comme une enfant blottie entre vos bras fermés, 
J’entends battre le cœur de la vie éternelle. 



1 commentaire:

Javier Arnott Álvarez a dit…

Arte y poesía, puede alguien pedir más?