

"Le temps s'envole, l'amour s'envole, la vie s'envole mais les chaussons rouges jamais fatigués continuent à danser."
Mais quand même, je cesse de faire l'ingrat et de bouder mon plaisir. Le film vaut le déplacement et mérite le respect. D'ailleurs, il se déplace en moi depuis sa projection, cherchant sa juste place, il tâtonne, il trottine, il trébuche un peu sur mon sens critique, mais se relève et repart à grandes enjambées pour me conquérir avec la self-confidence des grands Ford models évoluant sur la passerelle!
BANDE-ANNONCE : http://www.youtube.com/watch?v=-tCxRO67gyk
"Chocolate" est le titre du dernier album de Maria João et Mario Laginha, le duo portugais d'une musique lusophone aux forts accents de jazz et de worl music. A l'occasion d'un concert à la Trastienda de Buenos-Aires on a pu voir et entendre ce qui fait le caractère unique d'un performance live quand on a affaire à deux grands musiciens qui savent donner à leur interprétation le supplément d'âme attendu par le public.
Liés par une complicité intacte après de longues années de vie de couple puis de concerts, le pianiste et la chanteuse jouent avec une alchimie totale, supendus dans un état de grâce dont le video-clip suivant où on les voit voler au dessus du Tage peut donner une idée:
http://www.youtube.com/watch?v=KAggWL7WuGo
Cette interprétation de "Beatriz" de Chico Buarque est d'ailleurs un des grands moments du récital.
Jamais je n'avais vu une chanteuse déployer à ce niveau de virtuosité toute la gamme des possibilités vocales qui habitent son corps. Elle sait tirer de ses cordes vocales, mais aussi de sa gorge, sa poitrine, son ventre,ses mains... des sons inouis! Vocalises, soupirs, onomatopées, cris, râles qui se tissent et se superposent en un hallucinant exercice de scat.
Petite démostration captivante ici avec le maître Bobby Mac Ferrin:
http://www.youtube.com/watch?v=4boy-eXQBHg&feature=related
Standards de jazz revisités deeply and softly, fados déconstruits pour n'en garder que la plainte savamment modulée, succès de bossa nova sussurés et caressants, chants dialectiques du Mozambique originel qui deviennent des joutes vocales avec elle-même et les voix de vieillard ou de fillette qui la hantent... Maria João est une boîte de Pandore musicale de laquelle débordent toutes les musiques .
Billie, Ella, Blossom, Amalia, Elis, Björk descendent par moments pour chevaucher son corps aux contorsions étranges alors que le piano prodigieux de Laginha accompagne la transe.
De ce chocolat lusophone via le Bresil, la louisiane et l'Afrique, je garderai longtemps la saveur et les effets euphorisants. Maria João, qui attendait depuis des années son tour ( de chant), est entrée définitivement hier soir au panthéon personnel des voix féminines auxquelles je voue un culte pasionné.
J'étais venu au rendez-vous... pour elle, pour la quatrième fois, pour la mouette portugaise et migratrice, Misia. Elle n'est pas venue qu'en "turist", mais avec sa malette pleine des rues de Lisbonne et de leur imaginaire, et nous a aussi adressé cette fois, quelques cartes postales musicales. Misia chante ses fados sublimes signés Pessoa ou Saramago dans la nuit qui a étendu son châle noir au dessus de nos têtes et la mélancolie coule sur nous comme un baume. En deuxième partie elle s'essaye, comme dans son dernier double album, à interpréter des musiques cousines du fado: le tango, le flamenco, la ranchera, le rock cold ou la chanson française... Dalida, Joy Division ou Chavela Vargas revisités selon la ligne mélodique d'un certain fado... c'est un jeu d'acrobaties un peu risqué et Misia parfois dérape sur ses hauts talons noirs. Mais il faut saluer l'expérimentation et la versatilité de l'exercice auquel peu de chanteuses oseraient se risquer. Quand elle termine son tour de chant par le fado composé par Amalia Rodriguez "Lagrima" Misia retrouve son souffle et son intensité intacts pour faire résonner son chant à minuit.
http://www.youtube.com/watch?v=d1mfcqe2SP4&feature=related
Cette odyssée prend fin avec le triomphe de la star de la soirée pour laquelle le public est venu en masse: Goran Bregovic et son orchestre pour mariage et funérailles! Musique irrésistible, festive, cuivrée et pleine de rythmes slovaques, d'ondulations orientales. Les merveilleuses compositions du Temps des gitans ou de Arizona dream s'impriment si facilement dans les corps et les coeurs qu'on ne peut que succomber. Surtout si on se laisse guider par la voix gitane et le charisme du chanteur-tambour qui vole la vedette à l'élégant Goran en costard blanc de chef de clan.
http://www.youtube.com/watch?v=N7eSyfALB5E&feature=related
Au retour de cette fête sonore, nous nous fourvoyons dans le parc du Rosedal de Palermo à la recherche désespérée d'un taxi et nous tombons sur la ronde interlope et nocturne des automobiles autour d'une armada de travestis surréalistes et almodovariens, armées de sacs à mains, cuissardes et menaçantes mamelles. Au loin résonnent les bis et les ovations pour les musiciens du monde. C'était une nuit d'automne à Buenos-Aires amicale, musicale et quasi bacchanale... en tout cas pas banale!