samedi 21 avril 2012

LA CONFUSION DES SENTIMENTS




Je relis pour la troisième fois, à dix ans d'intervalle, ce récit de Stefan Zweig publié en 1927 qui retrace avec le style à la fois très émotionnel et hautement psychologique qui caractérise l'humaniste viennois, la relation ambigüe d'un étudiant et de son vieux professeur d'université. Or à chaque lecture je constate que je m'éloigne un peu plus de la perspective naïve et adolescente du narrateur pour me rapprocher de la ténébreuse maturité du maître, et cette longue nouvelle se charge à ma lecture d'une dimension de plus en plus élégiaque et tragique. Ce drame de l'impossible épanchement amoureux, de la passion sensuelle liée aux plus hautes exigences de l'esprit, de l'idéal de transmission intellectuelle inspiré par de secrets désirs et mêlé aux désordres de la chair, réussit à m'émouvoir avec de plus en plus de force.


Tout le drame d'une époque éminemment savante et cultivée mais prisonnière d'un puritanisme moralisant, se dessine dans le destin de ce maître voué au secret, à la double-vie dégradante, à la frustration et au mensonge avec l'objet même de son désir. Mais au-delà de la répression sociale qui rend inconcevable cette relation amoureuse avec le disciple et fait de ce récit un drame débordant de pathétique, c'est aussi la propre inaptitude du disciple à saisir sous la complicité intellectuelle, les intentions affectives et érotiques du maître qui définit la dimension tragique de cette relation. Cet amour-là, n'est pas seulement rendu impossible par la sanction de la morale ou de la loi : cette impossibilité est inscrite dans la nature même du plus jeune, voué à d'autres attractions, exclusivement séduit par des sources de plaisir aux antipodes de la vieille et triste figure du maître pour laquelle il ne ressentira jamais rien d'autre qu'une admiration fasciné  qui dans le meilleur des cas se traduira en tendresse filiale, et c'est déjà immense. 



C'est ainsi que Zweig, au-delà de l'anecdote morale et de la confession/confusion ( probablement un peu autobiographique) d'un homosexuel européen entre deux âges et entre-deux guerres, nous invite à réfléchir à la fatale inadéquation entre les âges de la vie, à l'éternel malentendu qui est qui cœur de toute relation amoureuse, au tragique échec des solitudes ayant cherché un temps à se rapprocher et s'étreindre.

"Ce qui m'effrayait surtout c'était sa solitude complète. Cet homme ouvert, d'une nature absolument expansive, n'avait aucun ami; seuls ses élèves étaient sa société et sa consolation. Souvent il restait des jours entiers sans sortir de sa maison. Il entassait tout en lui-même, silencieusement, sans se confier ni aux hommes, ni à l'écriture. Et soudain je comprenais aussi le caractère éruptif, le jaillissement fanatique de ses discours au milieu des étudiants : c'était son être qui s'épanchait soudain après des journées passées à accumuler."


"Etant elle-même beauté, la jeunesse n'a pas besoin de sérénité : dans l'excès de ses forces vives, elle aspire au tragique, et dans sa naïveté, elle se laisse volontiers vampiriser par la mélancolie. de là vient aussi que la jeunesse  est éternellement prête pour le danger et qu'elle tend en esprit, une main fraternelle à chaque souffrance."



"Car cet homme à la haute intellectualité, pour qui la beauté des formes étaient un besoin inné, vital, ce connaisseur raffiné de tous les sentiments, se voyait infliger les derniers outrages de cette terre dans ces bouges enfumés aux lumières troubles, ouverts seulement aux initiés : il connaissait les insolentes exigences des jeunes gandins fardés qui arpentent les promenades, la familiarité douceâtre des garçons coiffeurs trop parfumés, le rire excité et comme forcé des travestis, dans leurs vêtements de femme, la soif enragée d'argent des comédiens sans engagement, la tendresse grossière des matelots chiqueurs, toutes ces formes perverses, inquiètes, inverties et fantastiques dans lesquelles le sexe égaré se cherche et se reconnaît, dans la marge la plus louche des cités."


2 commentaires:

Bibliothèque Gay a dit…

Beau billet pour un beau livre.

Javier Arnott Álvarez a dit…

Y si te digo que no he leído a Zweing..., prometo enmendar esta laguna.