mercredi 15 février 2012

AUTOUR DE QUIGNARD


Pascal Quignard est l'auteur français contemporain qui suscite chez moi le plus d'intérêt comme j'ai souvent eu l'occasion de le signaler sur ce blog.
Son dernier ouvrage au titre magnifique "Les solidarités mystérieuses" est une belle vulgarisation romanesque des obsessions littéraires et existentielles de Quignard: la quête d'un ailleurs ancré dans un paysage naturel sauvage ( ici la côte bretonne décrite avec une grande précision), l'impératif de la solitude chez des êtres marginaux hantés par le désir de fuite, la passion obstinée pour une idée, un être, une transcendance... Son héroïne Claire est une femme farouche qui s'enracine dans une ferme isolée face à l'océan pour consacrer ses heures à une errance solitaire au bord des falaises, dans une contemplation fusionnelle avec la nature.


Cette vie monacale et sauvage est aussi centrée autour de la figure d'un homme aimé et distant, idéalisé et adoré jusqu'au tragique. Autour de cette figure monolithique comme un dolmen se greffent des proches qui prennent le relais de la narration: son frère homosexuel, un curé amant de celui-ci, une vieille professeur de musique substitut maternel, une fille abandonnée qui réapparaît....
C'est un roman au rythme lent et envoûtant auquel le lecteur s'incorpore à force d'imprégnation littéraire. L'attention porté à l'écoulement du temps et aux éléments naturels tient lieu de psychologie et permet de se laisser convaincre par des rebondissements dramatiques parfois assez invraisemblables mais qui font partie de la licence romanesque. Une "solidarité mystérieuse" s'établit au cours de la lecture entre les narrateurs et le lecteur qui finit par être absorbé par ce climat géographique, émotionnel et poétique.


Mais chez Quignard ce sont ces petits traités plus que ces écrits romanesques qui me fascinent pour leur variété, leur acuité, leur poésie. Avec "Les ombres errantes" il évoque, ou il convoque comme pour une "nekuia" antique ( convocation des ombres des morts lors d'un rituel religieux pour les interroger) les mânes de penseurs jansénistes, de sages japonais, de poètes romains, de moines allemands, bref de tout ce qui tourne autour de la figure du solitaire, de l'anachorète, de l'isolé, du littérateur et qui vit dans l'ombre d'un monde chaotique, violent et écrasant de blanche stupidité.

A suivre quelques extraits significatifs illustrés par un peintre dont je suis tombé amoureux lors de ma visite à Florence du monastère dominicain De San Marco, Fra Beato Angelico. Ce moine et peintre de génie, à l'infinie "morbidezza" (délicatesse), a peint des fresques d'une simplicité bouleversante dans chacune des cellules de ses compagnons. Des oeuvres pour méditer, baignées d'une lumière surnaturelle et d'un éclat de mysticisme si sincère qu'on en vient à vouloir se faire moine et peintre pour vivre enfin dans l'adoration pacifique des images, des récits chargés de sens, dans une solitude consentie et enfin consacrée à célébrer la beauté et la spiritualité essentielle à nos vies.


"Nos sociétés
fuyant la souffrance, le négatif, la peur, l'impatience, le tragique, la mélancolie, le silence, la pénombre, l'invisible,
désertent des civilisations sublimes.
Elles s'effarouchent devant les falaises les plus vertigineuses, à l'intérieur des jungles les plus profondes. Elles repoussent les joies les plus angoissantes, les plus belles, qui sont toujours au risque de la perte et de la mort."


"Il y a un monde qui appartient à la rive du Léthé.
Cette rive est la mémoire.
C'est le monde des romans et celui des sonates, celui du plaisir des corps nus qui aiment la persienne demi refermée ou celui du songe qui l'aime plus repoussée encore jusqu'à feindre l'obscurité nocturne ou qui l'invente.
C'est le monde des pies sur les tombes.
C'est le monde de la solitude que requièrent la lecture des livres ou l'audition de la musique.
le monde du silence tiède et de la pénombre oisive où vague et se surexcite soudain la pensée."


"La beauté médusante est la seule beauté. La beauté qui devance les mondes des hommes. La beauté fascinante que reconnaissent soudain les bêtes immobilisées.
Pour les mélancoliques, pour les aphasiques, pour les mutiques, pour les naissants, pour les enfants, pour les songeurs, pour les vrais musiciens, pour les érotophiles, pour les fantasmagoriques, pour les écrivains, pour les amoureux, pour les mourants, c'est l'unique."


1 commentaire:

Javier Arnott Álvarez a dit…

Je note, ses œuvres ont été traduites en espagnol