vendredi 24 février 2012

DORMIR AVEC CEUX QU'ON AIME

"Je savais que ça arriverait un jour, et que ce jour culminerait en intensité sur l'échelle des événements de ma vie passée et future. Quelque chose s'était approchée, à portée de main, que je pouvais toucher en rêve et qui me rendait heureux. Une chose qui n'était pas le succès mais cette catastrophe et lumineuse qu'on pourrait appeler , je crois, le dernier amour."


Ainsi commence le dernier roman de Gilles Leroy, écrivain français à la veine autobiographique féconde, récompensé par le prix Goncourt en 2008 pour "Alabama song", autre récit biographique donnant la voix à Zelda Fitzgerald. Comme tous les prix Goncourt, Gilles Leroy a été invité de par le monde pour présenter son roman et en promouvoir les traductions. Cette errance de luxe à travers les ambassades, hôtels et librairies du monde entier sert de toile de fond à son récit autofictif. J'ai eu le plaisir de le croiser à Buenos-Aires notamment avec mon groupe d'élèves, occasion relatée à la page 124 du roman "Je n'étais pas frais en arrivant ce matin au lycée français de Buenos-Aires (...) heureusement les lycéens ouvraient sur moi de grands yeux bienveillants - très frais eux et bien réveillés." ( clin d'oeil!)


Buenos-Aires occupe d'ailleurs un long et beau chapitre du roman: ville de l'exil, du lointain, de la distance avec l'être aimé. Celui-ci est un jeune roumain rencontré à Bucarest. Objet du désir et de l'ultime cristallisation, il est l'amant chéri et l'amour impossible auquel est consacré le livre.
Il s'agit d'un roman fortement autobiographique sur la solitude voyageuse d'un écrivain marqué par la mélancolie et la fièvre amoureuse. Le déchirement entre le désir fou d'aimer et la lucidité de l'homme mûr donne prétexte à une touchante analyse psychologique sur les derniers (?) feux amoureux, servie par le style précis et subtil propre à l'écrivain.


J'avoue pourtant avoir moi-même oscillé au cours de la lecture entre le plaisir procuré par la démonstration de sincérité personnelle et la "justesse" littéraire des événements intimes décrits.... et un sentiment de gêne, voire de refus, face à cette confession impudique et si autobiographiquement affichée. Effet de miroir probablement... Volens malens, on n'échappe pas au ridicule de l'état amoureux, et ce ridicule est terrible quand s'y rajoutent la différence d'âge, de culture, de statut social... L'expérimenter est déjà une disgrâce en soi, le raconter est un péril, voire une posture auto-sacrificielle... Gilles Leroy a le mérite de l'analyser et d'assumer cette posture dangereuse au cours de nombreuses pages et d'user d'extrêmes précautions littéraires pour la décrire. Alors est-on face à un exutoire par l'écriture ou à une mise au pilori littéraire?

Quelque chose en moi résiste à ce livre et c'est là un autre des mérites de cette oeuvre. Un malaise qui a à voir aussi avec le projet narratif, mon peu de goût pour le genre autofictif, genre si vague du reste à définir. Je lui préfère s'il est question de confession, le journal intime à publication posthume. Je crois en fait que j'attends d'un écrivain qu'il pose une instance narrative dans laquelle je ne sois pas amené à identifier aussi directement la personne réelle de l'auteur. Avec le masque de Zelda ou de "Zola Jackson", Gilles Leroy parlait de lui avec une distance qui témoignait à la fois de son intimité propre et de son ingéniosité comme écrivain à inventer une autre voix. Dans "Dormir avec ceux qu'on aime", l'écrivain fait glisser le masque, l'homme s'exhibe et le lecteur a envie de crier "Leroy est nu".

Peintures de GONZALO ORQUIN via
http://elmusculooblicuo.blogspot.com/2011/12/gonzalo-orquin-la-mirada-cotidiana.html


2 commentaires:

Javier Arnott Álvarez a dit…

No me acaba de quedar claro si realmente te gustó, me parece que te quedó una cierta sensación de ambivalencia.

Magníficos cuadros !!

http://cinealain.over-blog.com/ a dit…

Superbe blog. Merci de tous ces partages. Alain. http://cinealain.over-blog.com/